La semaine passée, je vous parlais de ces enfants en Angleterre qui avaient été condamnés à au moins 5 ans d’emprisonnement après avoir torture deux autres enfants.
La question d’aujourd’hui porte sur l’emprisonnement de mineurs de moins de 16 ans.
Il faut “concilier sanction et éducation” comme il est dit dans l’article annonçant l’ouverture d’un établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM). Mais cette formulation montre déjà que le fondement de ces prisons est complètement faussé.
Pour le démontrer, prenons pour exemple une situation relatée dans un article du Nouvel Observateur, parlant du suicide d’un jeune détenu, Nabil. Extraits:
“Un «jeu» macabre que nul n’a su arrêter. La chronologie des faits est implacable.
Le mercredi 1er octobre, un mineur donne un coup de pied à un surveillant qui vient ouvrir sa cellule. Il est aussitôt envoyé au quartier disciplinaire, le QD. Le lendemain, à 21 h 15, il essaie de se pendre. Le psy ordonne de le remonter dans sa cellule. «Il est inapte au mais apte à la connerie», râlent les gardiens. Le samedi 4 octobre, un autre mineur tente d’étrangler un codétenu en salle d’activités. Direction le QD. Il y fait une tentative de suicide à 21 h 20. Psy. Retour en cellule. Les surveillants exigent tout de même une sanction : ils enlèvent le poste de télé installé dans sa cellule. Le détenu s’accroche à nouveau avec ses draps. Re-psy. On le met avec un autre jeune… qui, lui, a la télé.
(…) Le lundi sera pire. Ce 6 octobre, Nabil ne veut plus partager sa cellule avec Tristan (*). Il réclame Abdul (*), un ami d’enfance. Les gardiens tiennent bon : «Ce n’est pas à toi de choisir ton codétenu. Tu restes avec Tristan. Ou si tu ne t’entends pas avec lui, on te met seul. On ne peut pas faire plus.» Nabil opte pour la seconde solution. A quelle heure commence-t-il à confectionner une corde avec ses draps ? Quand un gardien ouvre sa cellule à 21 h 35, l’adolescent est mort.
21 h 15 et 21 h 20, pour les trois premières tentatives de suicide. Quinze minutes après pour Nabil. «Dans chacun des cas, la mise en scène est la même, note le rapport de l’Inspection générale. Les adolescents attendent l’arrivée des rondiers [les surveillants qui font leur tournée dans les couloirs], les pieds touchant le sol. Ils se lâchent, c’est-à-dire se laissent glisser par terre, quand les rondiers sont à proximité de leurs cellules. Dans un des cas, le noeud s’était même délié.» Les quatre mineurs avaient calé leurs pendaisons sur le rythme de rondes de nuit. Deux surveillants seulement pour l’ensemble de la prison (plus de 400 cellules, près de 500 détenus !), qui passent environ toutes les deux heures.
Pour raison de sécurité, ils n’ont pas les clés sur eux. En cas d’urgence, c’est un gradé qui vient ouvrir la porte. Le temps d’aller le chercher, de revenir : autant de minutes perdues… Les trois premiers mineurs ont été sauvés. Pas Nabil.”
On voit bien en quoi, ici, les jeunes utilisent les failles de l’institution pour déployer leur recherche des limites, propre à tout adolescent. La coexistence de gardiens de prisons et de psychologues, sans qu’un véritable travail d’équipe soit installé, rend le travail éducatif impossible parce que , justement, la base même de l’éducation, c’est la cohérence.
“Concilier sanction et éducation” ne veut rien dire : la sanction est un des aspects de l’éducation, totalement inclus dans l’éducation, et vouloir l’en sortir est un contresens. Qu’un parent tout seul n’en ait pas conscience, on peut le comprendre. Qu’un état entier érige cet aphorisme en institution, ne peut aboutir qu’à des situations aberrantes et catastrophiques comme celle décrite ci-dessus.
Le travail d’équipe et la cohésion (sans cesse à construire) qui en découlent sont les prérequis indispensables pour espérer pouvoir faire progresser les jeunes. Une équipe de ce genre doit être composée de personnes ayant une formation: l’éducation ne s’improvise pas et n’est pas qu’une question d’écoute, de bon sens et/ou d’autorité. Le simple cocktail entre ces éléments de base n’est pas si simple à doser, encore moins dans les cas difficiles comme ceux qui se présentent là.
N.B. Pour être très claire, il n’est pas question de minimiser des faits très graves commis par certains mineurs, ni de les laisser impunis. En Belgique, les mineurs sont placés en “centres fermés”, tout à fait séparés des prisons d’adultes, conçus comme institutions éducatives à 100%. Le système n’est pas sans faille: parfois, il n’y a de place dans aucun centre fermé et un jeune, ayant commis un fait grave est laissé dans sa famille jusqu’à nouvel ordre. Il existe aussi une possibilité (qui me semble moins contestable, du moins dans le principe car la multiplication de tels cas de figure est, elle, inquiétante) de renvoyer un jeune de plus de 16 ans devant une juridiction d’adulte si le juge estime que son cas ne relève plus de l’éducatif…
