Allo(tonomie)

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 28, 2008 Under Chroniques

Le téléphone sonne au secrétariat de l’école.

« Allo »

Un toute petite voix d’enfant :

« Allo »

« Qui es-tu ? »

Silence

« Quel est ton nom ? »

Silence

« Comment t’appelles-tu ?»

« Tommy»

« Tu es dans quelle classe, Tommy ? »

Silence

« Tu es à l’école primaire ? »

Silence

« C’est qui ta maîtresse ? »

« Patricia »

« Qu’est-ce que tu veux lui dire à Patricia ?»

« Que je ne serai pas là aujourd’hui… »

« Et ta maman ou ton papa, ils sont où ? »

« Maman est partie et Papa est dans la salle de bain, il m’a dit de téléphoner. »

« Très bien, Tommy, je dirai à Patricia que tu n’es pas là aujourd’hui… »

Dans la classe des grands en Maternelle.

Exemple concret d’autonomie qui n’en est pas…

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Science pour les juniors?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 21, 2008 Under Chroniques

L’école, tout à sa volonté de promouvoir les sciences, s’est abonnée à Sciences et Vie Junior. L’autre jour, je regarde les derniers magazines parus et suis tout de suite frappée : c’est devenu « ça » un magazine de vulgarisation scientifique ?

Premier étonnement : les couvertures. Par exemple, celle du dernier numéro.


Que de racolage ! « Indiana Jones et la vérité sur les crânes de cristal » en relation avec le récent film de Spielberg, « chacun ses complexes », par exemple… Deux sujets dont le caractère scientifique est très ténu (!), côtoient des articles sur l’énergie solaire et le spermatozoïde plus clairement « dans le sujet »

Puis cette annonce « Elu meilleur magazine jeunesse 2008 ». Par qui ? On connaît ce truc des entreprises de marketing de s’entre-décerner des titres de « meilleur produit de l’année » dont il est prouvé qu’ils font augmenter significativement les ventes.

Je ne m’étendrai pas sur tous ces aspects commerciaux : 12 pages de pub sur 100 (dont plusieurs pages droites, les plus vendeuses), citation des marques, par exemple coca ou mentos dans le texte (voir ci-dessous),… On sait que les ados disposent de moyens financiers non négligeables, il faut seulement leur faire croire qu’un produit pourra faire disparaître leurs boutons d’acné, comme les taches du dos d’un dalmatien…

Je suis encore plus interpelée par le fait qu’un tel magazine soit conçu comme une vulgarisation scientifique, qu’il induise chez les ados l’idée que c’est cela la science. La science, selon SVJ, c’est de décrire les quelques crânes de cristal qui existent réellement, c’est de montrer de très belles photos de nuages (avec une explication succincte quand même !), c’est présenter comme une actualité (une actu, dans le vocabulaire d’aujourd’hui) le record du monde de coca-cola+mentos (voir la vidéo ci-dessous pour comprendre), c’est convoquer des témoignages d’ados « J’ai des complexes mais je me soigne », c’est donner des conseils dans la rubrique « Customisation » pour que « la machine ressemble à tout sauf un ordi ».

Mais que reste-t-il alors comme chance au prof de sciences pour faire accepter aux élèves qu’apprendre en sciences, c’est une question de rigueur : on ne dira rien des crânes de cristal mais on devra comprendre le rôle et la structure de l’ossature du corps humain. On n’utilisera les magnifiques images de nuages que comme illustration du cycle de l’eau et l’initiation aux paramètres de base de la météorologie paraîtra bien ardue !

Apprendre en sciences, c’est accepter d’entrer dans un monde qui vous préexiste, un monde où la réalité passe toujours avant l’appréciation personnelle, un monde où il s’agit de décrire et de comprendre des phénomènes observés et pas de décoder les films de fiction, de comprendre ses complexes ou de customiser son ordi. La difficulté décrite par tous les profs de faire entrer les élèves dans la pensée formelle des sciences et des sciences exactes comme la physique en particulier, a peut-être une origine toute simple : le « manque d’entraînement » à évoluer dans un domaine d’où le sujet doit complètement s’abstraire, où il doit commencer par accepter totalement le monde construit par d’autres (les modèles scientifiques déjà validés) en arrivant à mettre à la juste place le « moi, je pense que… ». En fait, le plus souvent « moi, je pensais que…, mais maintenant que je le découvre par une méthode rigoureuse que l’on m’explique, je vois que… ». Ce processus a partie liée avec le changement de statut de l’autorité dans nos société : d’une autorité verticale, légitimée par la place que l’on a dans la société (le père, le maître), on est passé à une autorité horizontale, de négociation, d’argumentation. Cette question fait l’objet d’un chapitre du livre (p.175)

On ne retournera pas dans le passé pour que les enfants acceptent sans discuter tout ce qu’on leur dit pour facilité l’apprentissage de la pensée formelle scientifique.

Mais on pourrait malgré tout espérer que des magasines de vulgarisation scientifique ne soient pas si contreproductifs !

P.S. Pour illustrer encore le propos et montrer qu’il ne s’agit pas d’un hasard: voici la couverture du numéro de juillet: la peur comme moteur de la connaissance? C’est pour une prochaine chronique!

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“Notre fille a droit au bien-être dans l’école”

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 14, 2008 Under Chroniques

Emilie a 15 ans. Intelligente, indépendante et originale, elle vit son adolescence avec sans doute plus de difficultés que d’autres. Le désir d’être conforme à des standards de cet âge est une des caractéristiques de cette période de la vie. Se sentir « autre » et légitime, par exemple aimer la solitude plutôt que les grands rassemblements, n’est pas si évident à assumer.

Emilie donc est dans cette catégorie de jeunes. Les aides plus personnelles, les mises au points sont alors parfois nécessaires. Le rôle de l’éducateur est d’écouter, de relativiser, d’aider à se sentir bien dans le groupe social, tel qu’on est.

Aujourd’hui les parents d’Emilie m’écrivent dans une longue lettre : elle s’est sentie blessée par une enseignante qui parlé d’elle négativement à Léa, sa copine, devant elle; ils me demandent rendez-vous pour traiter de cette question avec moi.

Une des dernières phrases de cette lettre me frappe : « notre enfant a droit au bien-être dans l’école ».

Je m’informe auprès de l’enseignante qui ne me donne pas exactement la même version : elle a bien parlé avec Léa mais après avoir demandé à Emilie de s’éloigner.

L’entretien commence, j’explique les deux interprétations aux parents, en pensant qu’il n’est pas si important de trancher.

Tout de suite, la mère devient agressive : « Bien sûr, vous croyez l’enseignante. Pourtant, j’ai des éléments qui prouvent qu’elle en veut à ma fille. Je l’ai bien vu dès le milieu de l’année. »

Ce genre de situation peut être embarrassant si on pressent qu’il y a effectivement une cristallisation d’un enseignant sur un élève, ce qui peut arriver. Mais je connais bien l’enseignante en question, son côté placide et bienveillant.

J’insiste donc un peu sur le fait qu’une même situation peut-être vécue différemment selon le point de vue duquel on se place et que ce décentrement fait partie de l’éducation que doivent transmettre parent et école.

La mère est de plus en plus excédée, moi aussi !

« Emilie a droit à se sentir bien dans l’école ». Et bien non, elle n’a pas ce droit ! L’école a le devoir de mettre en œuvre tous ses moyens (nécessairement limités) pour que les enfants se sentent bien mais l’obligation est sur les moyens, pas sur les résultats. Aider une adolescente à traverser une passe difficile, ne garantit pas qu’elle se sentira bien à l’école ! Et c’est peut-être ainsi qu’elle grandira le plus et le mieux !

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Les enfants, la télé et l’école

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 7, 2008 Under Chroniques

Les enfants passent du temps (trop de temps) devant les écrans. Quels peuvent être les effets de ce changement récent ? La loi du genre (le blog) étant ce qu’elle est (court !), j’en choisirai un seul aujourd’hui mais aurai certainement l’occasion d’y revenir régulièrement si le temps nous donne vie…

On commencera par la TV chez le petit enfant. Les données qui suivent sont extraites du livre du psychanalyste Serge Tisseron, Virtuel mon amour, Albin Michel, 2008, p.108 et suivantes. On peut aussi aller voir son blog.

« Avant l’âge de 3 ans, la durée moyenne passée devant le poste est d’une heure par jour, et elle monte à une heure trente entre 3 et 4 ans. En fait, ce sont les processus d’identification précoce que la télévision est en train de bouleverser chez les jeunes enfants, avec des conséquences qui sont déjà mesurables. » Il rappelle que, dans ses jeux, l’enfant s’identifie sans cesse à l’un ou l’autre des protagonistes qu’il met en scène. « Mais lorsqu’il regarde les programmes télévisés – y compris ceux qui lui sont destinés-, le rythme est si rapide et incompréhensible qu’il cherche d’abord à se construire des repères. Et pour cela, il choisit de « coller » à celui des personnages qui lui paraît le plus proche de ses réactions. Mais comme les personnages de ces séries sont assez stéréotypés, il s’identifie finalement toujours au même type de héros : par exemple celui qui commande ou bien celui qui est commandé, celui qui cherche ou bien celui qui est cherché, ou encore celui qui frappe ou bien celui qui est frappé. Le problème est qu’en agissant de la sorte, non seulement il ne développe guère de distance par rapport à ce qu’il voit et ressent, mais il court le risque de renforcer le registre relationnel qu’il a privilégié sous l’effet de l’environnement familial. (…) Les conséquences sont partout visibles. Dès l’âge de 3 ans, les enfants ont des profils psychologiques déjà marqués : certains se perçoivent comme des dominants et des agresseurs potentiels, d’autres comme des victimes craintives et d’autres encore comme des redresseurs de torts. Du coup, on assiste aujourd’hui de la part d’enfants jeunes à des attitudes d’intolérance à la frustration, d’impulsivité, voire de violence, qui étaient inconnues il y a encore dix ans. »

Ces constats ont abouti à des prises de position très diverses : un rapport de l’INSERM (Institut national de la santé et de la recherche médicale – « Troubles de conduite chez l’enfant et l’adolescent » : voir ici), recommande une « étude épidémiologique » sur une « cohorte d’enfants suivis de la période anténatale à l’adolescence » dans « un échantillon représentatif des enfants et adolescents en France », mais également des « études ciblées sur des populations à haut risque ». De telles propositions vont dans le sens actuellement dominant de psychiatrisation des comportements non acceptés socialement et figent les enfants comme « pré-délinquants » dès la petite enfance (voir livre p.46).

Un large mouvement collectif (« Pas de zéro de conduite pour les enfants de moins de 3 ans ») a porté une réponse forte et durable à ces tentatives réductrices. Une manifestation bruxelloise en ce sens est prévue la semaine prochaine : « Touche pas à ma conduite, écoute d’abord ce qu’elle tait ». Pour plus de renseignements, c’est ici.

Ce qui n’est pas le moins étonnant dans cette question, c’est qu’un psy comme Serge Tisseron imagine que c’est l’école maternelle qui pourrait appliquer ce qu’il appelle un « plan B » pour contrecarrer les effets pervers de ces identifications figées des jeunes enfants, par exemple en reprenant des jeux de rôles, en variant les places occupées, ce qui les aiderait à « se décoller de leurs identifications enkystées ».

Et si, plutôt que de demander une fois encore à l’école de jouer au pompier social, on attirait massivement l’attention de tous, parents, programmateurs télé, annonceurs publicitaires, sur le fait que la télé pour les enfants si jeunes, c’est définitivement mauvais. Pourquoi ne pas vouloir croire que des choses peuvent changer là aussi ?

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