Stéréotype toi-même!

Posted by Françoise Guillaume on Samedi fév 28, 2009 Under Chroniques

Jusqu’à très récemment et en ne regardant que les pays occidentaux, j’ai sincèrement cru qu’il était plus facile d’être une femme qu’un homme: la révolution féfiniste était passée juste avant nous, avait bien marqué les repères: liberté et indépendance pour la femme, droit de disposer de ses biens et de son corps,… Etre une femme, c’était être dans la conquête; être un homme, dans le doute: quelle place spécifique leur laissait-on, qui soit non contestée dans la société? Alors que les femmes avaient (presque) tout ce que les hommes avaient plus la maternité, comme sacralisée, qui leur procurait une différence irréductible à l’homme (sur le plan symbolique et social, s’entend car, biologiquement, cette différence est indéniable).

Depuis quelques années, cependant, je doute que cette analyse tienne la route.

D’abord, j’ai rencontré le “guide du respect”, édité par l’association “Ni putes, ni soumises”

“Spécialement conçu pour un public jeune, cet ouvrage format poche donne des réponses pratiques à des questions concrètes autour de trois grands thèmes : les violences, les traditions qui enferment et la sexualité.”

Si les féministes des années 70 avaient envisagé que ce genre de livret (bien fait et certainement très a propos, là n’est pas la question) serait encore nécessaire au 3ème millénaire, elles en auraient sans doute pleuré.

Puis, il y a la campagne récente menée par la Communauté française de Belgique (pouvoir subsidiant francophones pour les non-Belges) pour mettre en évidence les stéréotypes qui hantent notre société, en particulier les stéréotypes sexistes.

Je vous laisse parcourir la brochure dans son ensemble (ici): c’est vite fait et plus parlant que des pages d’analyse.

Et il ne faut pas croire que ce n’est qu’une question de milieu social et/ou culturel, ces stéréotypes sont certes moins affirmés dans les milieux plus cultivés mais ils sont “digérés” d’une manière plus subtile car tout adolescent a, légitimement, envie d’appartenir à son époque.

Le problème aujourd’hui, c’est que l’époque est façonnée par les médias : télé mais aussi magazines people et internet où fleurissent les images (même gentiment) sexys… Ainsi donc, il n’a pas fallu quarante ans pour que la femme sorte et revienne dans le “Sois belle et tais-toi”.

C’est peut-être à cause de cette injonction dans laquelle elle ne se reconnaissent pas que les filles s’acharnent à devancer les garçons dans les performances scolaires, pour s’extraire de cette assignation…

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Questions de filiation (2)

Posted by Françoise Guillaume on Samedi fév 21, 2009 Under Chroniques

Pour expliquer la complexité des questions de filiation, voici une histoire californienne, rapportée par Marcella Iacub dans le livre déjà cité ici (et ce sera la dernière fois!).

“L’origine de la petite Jaycee Buzzanca est très accidentée. Cinq ans avant sa naissance, Erin Davidson avait accepté de devenir donneuse d’ovule sous la condition qu’elle et son époux, avec qui elle avait eu quatre enfants, puissent donner leur avis sur la bénéficiaire du don. C’est ainsi que Mme et Mr X. (ceux-ci sont restés anonymes tout au long de l’histoire) reçurent dix-sept ovules de la donneuse, qui furent fécondés par le sperme de Mr X.: quatre embryons furent implantés dans le corps de Mme X. qui donna naissance à deux jumeaux, pendant que les autres embryons étaient congelés.

Après la naissance des jumeaux, le centre médical laissa à Mr et Mme X. le choix entre trois options: les embryons restants pouvaient être soit détruits, soit consacrés à la recherche, soit donnés à un autre couple. Ils choisirent d’en faire don, sans que les Davidson aient été avertis. John et Luanna Buzzanca, qui avaient fait plusieurs tentatives de fécondations infructueuses, en furent les bénéficiaires. Le 13 août 1994, l’un des embryons fut implanté dans l’utérus d’une porteuse professionnelle, Pamela Snell, qui avait déjà fait naître trois autres enfants dans le cadre de contrats de ce type. Douze jours plus tard, Pamela Snell et son mari signèrent un contrat de gestation avec John et Luanna Buzzanca. Tout semblait donc se dérouler normalement jusqu’à ce que, huit mois plus tard, quelques semaines avant la naissance de Jaycee, le 26 mai 1995, John décide de se séparer de Luanna et présente une requête en divorce, dans laquelle il affirmait que le mariage n’avait produit aucun enfant. Luanna qui souhaitait être la mère de l’enfant, contesta la prétention de son époux.

En mars 1997, le tribunal décida que John n’était pas le père de l’enfant puisqu’il n’avait pas donné son sperme pour la naissance de Jaycee et que, Luanna n’était pas la mère parce qu’elle n’y avait contribué ni par l’ovule ni par l’accouchement de l’enfant. Par ailleurs, Pamela Snell n’était pas la mère non plus en application du contrat qu’elle avait signé avec le couple. Voilà donc que la petite Jaycee qui avait huit parents potentiels (le couple qui avait donné l’ovule, celui qui avait donné le sperme, celui dont l’enfant avait été accouché et enfin les Buzzanca), se trouvait sans filiation aucune…

La cour d’appel infirma ces conclusions. Le Code de la famille de Californie ne prévoyait pas explicitement ce type de situation. La cour dut extrapoler de différentes règles le principe général selon lequel les personnes sont responsables des effets reproductifs de leurs actes. La chose n’était pas trop difficile pour la paternité. La loi californienne comme la loi française prévoient en effet qu’un homme qui consent à l’insémination artificielle de son épouse avec un donneur doit être tenu pour le père de l’enfant. Le problème était qu’en l’occurrence l’épouse de John n’était pas celle qui avait accouché de l’enfant. Cependant, la cour considéra que l’intention de la loi était que ce soit l’homme qui avait eu le projet d’élever un enfant et qui avait consenti à une procédure médicale pour ce faire, qui soit déclaré le père de l’enfant. Elle étendit donc ce principe au cas de John.

Mais la cour eut plus de mal à établir la maternité de Luanna, alors même qu’elle ne cherchait pas à la contester. En effet, il n’existait pas pour la maternité de principe général comparable à celui qu’on pouvait déduire pour la paternité des règles encadrant le don de sperme (…)

Mais les juges raisonnèrent, pour la maternité, par analogie avec la paternité, en invoquant le principe de non-discrimination entre les sexes. Puisque les hommes pouvaient devenir père des enfants par une intention de faire naître, les femmes devaient aussi le pouvoir. Luanna put ainsi être déclarée mère de Jaycee. (…)

Pour la première fois dans l’histoire occidentale sans doute, la maternité devenait sans “fraude” aussi peu charnelle qu’avait pu l’être la paternité.”

Ce qui ne peut que réjouir la féministe qu’est Marcela Iacub qui défend aussi le droit des femmes à disposer librement de leur corps, par exemple dans les cadres de la prostitution ou de la grossesse pour autrui. Sans entrer dans les jugements de valeur autour de ces questions, car la discussion serait sans fin, on peut quand même remarquer deux choses.

Il est bien beau de penser la féminité comme une disposition libre de son corps. Encore faut-il voir si on appelle liberté la nécessité économique dans laquelle se trouvent certaines femmes devant pourvoir à la subsistance de leur famille. A-t-on déjà vu une seule femme économiquement favorisée se proposer pour une grossesse pour autrui, sauf peut-être si “autrui” est sa soeur ou sa meilleure amie?

Sur la principe de filiation en général, l’idée d’imputer la paternité ou la maternité à celui qui a eu l’intention (à long terme) d’élever l’enfant, me semble pouvoir servir de fil conducteur pour trancher beaucoup de litiges entre parents biologiques et parents sociaux.

Par exemple, voyez ici une histoire abracadabrante mêlant réseaux sociaux sur Internet et liens de filiation…

Ou allez voir ici les hommes qui s’associent pour ne pas se laisser imposer une paternité.

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Questions de filiation (1)

Posted by Françoise Guillaume on Samedi fév 14, 2009 Under Chroniques

Il y a quelques semaines (ici), je vous parlais de la manière dont Marcela Iacub traite des questions de filiation, à contre-courant des modes de pensées actuels. Juriste, elle part de l’histoire du droit pour dire ce qui se construit socialement. Pour clarifier une question qui est loin d’être simple, je prendrai aujourd’hui deux exemples, l’un historique tiré de son livre; l’autre, contemporain, connu de tous. Ces deux affaires ont en commun de porter devant la justice des questions de filiation pour résoudre des problèmes d’héritage.

Commençons par une situation jugée par le code napoléonien qui, pour les questions familiales, fut grosso modo utilisé jusqu’au milieu du XXème siècle.

En 1869, à la mort de la mère, la famille paternelle d’Aurélie Motheu, âgée de 17 ans, conteste les liens de filiation de cette jeune fille avec ses parents. Il s’agit évidemment d’évincer une potentielle héritière au bénéfice des autres (issus de la famille paternelle). Les faits avancés tendent à montrer qu’il était impossible que la mère soit la mère biologique de l’enfant. Dans ce cas précis, ces faits ne sont pas détaillés dans le livre mais d’autres exemples plus complexes montrent qu’un enfant pouvait être considérés comme enfant légitime d’une femme mariée, même si elle avait subi une hystérectomie plusieurs années auparavant. (Rappelons que cela n’a rien à voir avec une adoption puisque l’adoption d’enfants mineurs n’existe que depuis 1923 en France).

Les attendus du jugement illustrent parfaitement ce que l’on appelait la possession d’état (le fait qu’un couple marié reconnaisse et traite son enfant comme le sien) et comment celle-ci donnait lieu à une fin de non-recevoir à toute contestation de la filiation: ils détaillent d’abord toutes les manières selon lesquelles les époux Motheu, ayant déclaré cette enfant comme la leur, l’ont traitée ainsi, toute l’attention qu’il lui ont portée; ils mentionnent les rumeurs et les doutes qui ont circulé sur la légitimité de cette filiation, ils concluent en “considérant que ces faits ne sont d’aucune valeur juridique en présence du titre de naissance d’Aurélie Motheu et de sa possession d’état conforme, qui impriment à sa filiation, aux termes de la loi, un caractère de vérité inébranlable“.

La décision fut confirmée en appel, ainsi que les dommages et intérêts auxquelles la jeune fille avait droit. Le fait qu’un couple marié (il faut insister sur ce point car c’est bien l’institution du mariage que l’on cherchait à protéger ainsi à tout prix) se déclare parent d’un enfant suffisait à ce que personne ne puisse contester ce lien de filiation. Le couple marié avait donc une liberté quasi totale de se décréter parent d’un enfant (qu’il lui soit ou non apparenté biologiquement) en tout accord avec la loi.

Passons à une histoire ressemblante, contemporaine dont tout le monde a entendu parler: Anne Drossart, après une liaison avec Yves Montand, accouche d’une fille Aurore qu’elle lui présente après sa naissance comme sa fille. Montand refuse d’être mis devant le fait accompli et allant jusqu’au bout de sa logique, n’accepte pas de se soumettre à des tests sanguins. Il décède en 1991. En 1994, au motif de la concordance de la liaison d’Anne Drossart et d’Yves Montand et de la ressemblance d’Aurore et de son présumé père, un jugement est rendu qui reconnaît le lien de filiation entre Aurore et Yves.

Mais ce lien entraîne bien évidemment des droits sur l’héritage du père, ainsi déclaré post-mortem. Catherine Allegret, fille adoptive d’Yves Montand et Carole Amiel, sa dernière femme et mère de son unique enfant légitime, ne s’en tiennent pas là… Et le tribunal d’appel demandera une exhumation du corps d’Yves Montand pour pouvoir effectuer le test ADN qu’il avait refusé de son vivant. Pour en arriver à la fin connue, à savoir que l’analyse se révèle négative et qu’Aurore Drossart n’est pas la fille d’Yves Montand!

Ces deux exemples montrent clairement comment on est passé d’une société où le souci principal était de préserver la cohésion sociale dans son ensemble (ici l’institution du mariage), à une organisation sociale considérée comme une juxtaposition de personnes dont les droits individuels sont inaliénables.

Ne me faites pas dire ce que je ne dis pas: la société d’hier n’était pas “mieux” que celle d’aujourd’hui mais reconnaissons les limites de notre contemporanéité: dans ce cas, le droit à connaître ses origines qui fait aujourd’hui consensus, n’engendre-t-il pas autant de souffrance que le carcan de la société passée? Car il sera toujours impossible d’assurer que ce droit sera toujours rencontré: une femme peut refuser de dire à son enfant qui est son père et emporter son secret dans la tombe (si, cela se produit aujourd’hui, chez nous!), un jeune adulte peut rencontrer son parent biologique et en éprouver plus de difficulté à vivre que s’il n’en avait pas eu l’occasion,…

Tous les cas existent et dans le flottement dans lequel nous vivons aujourd’hui, le discours social ferait beaucoup mieux de ne pas bourrer le crâne de tous avec des discours martelant les droits plutôt que d’essayer d’inciter chacun à vivre avec les données de sa vie telles qu’elles sont… Certes, ne pas connaître son père ou sa mère biologique est source indéniable de souffrance mais, avoir une mère ou un père inadéquat peut aussi l’être. Est-ce pour cela que l’on instituerait un “droit au parent idéal”?

P.S. Marcela Iacub se revendique d’un féminisme contemporain, en rupture avec le féminisme des années 70. Pour vous faire une idée, lisez ceci ou écoutez cela. Attention, vous indiquer ces liens ne signifie pas que je suis d’accord avec tout ce qu’elle avance. Mais elle a le mérite de dépasser des antagonismes sans cesse développés à coup d’arguments péremptoires.

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Elève libre

Posted by Françoise Guillaume on Samedi fév 7, 2009 Under Chroniques

Elève libre, film réalisé par le Belge Joachim Lafosse, traite de son sujet favori: les relations entre les grands adolescents et les adultes, parents ou substituts de parents. En voici la bande-annonce, assez représentative du film. Pour des critiques, voir ici et ici.

Ce film suit Nue propriété (2007) qui mettait en scène le déchirement d’une mère et de ses deux fils, jeunes adultes mais encore totalement dépendants de leurs parents: le père qui donne l’argent et la mère qui assure tout le quotidien, y compris le taxi.

Le ton de Nue propriété m’avait semblé “juste” d’un bout à l’autre: la familiarité, presque la promiscuité entre maman et enfants alors qu’on aperçoit à la fin qu’ils vivent dans une immense maison; le déchirement de la mère entre ses préoccupations maternelles et son légitime souci de continuer à vivre sa vie de femme, à faire des projets, l’impossibilité dans laquelle se trouvent les jeunes, laissés à eux-mêmes de trouver des limites de vie qui leur soient bénéfiques (ce n’est sans doute pas pour rien que l’exergue du film,des deux films en fait, est “A nos limites”, le réalisateur s’en explique ici).

Le propos général d’Elève libre est plus audacieux mais aussi, à mes yeux trop artificiel: totalement délaissé par ses parents (le père dit qu’il a suffisamment payé pour que la mère assume, même propos que dans le premier film, et la mère est quelque part dans le Sud, à ses affaires), Jonas est pris en charge par un trio d’adultes qui se chargent de son instruction (pour qu’il réussisse le Jury d’Etat) mais aussi de son éducation sentimentale et sexuelle.

Comme dans le premier film, l’action et l’image sont resserrées sur le fil de l’histoire, tournée avec beaucoup de sobriété et de retenue. L’image est au service du propos.

Mais la situation en elle-même semble invraisemblable, un peu anachronique: c’est plutôt dans les années 70 que les adultes considéraient que l’éducation sexuelle devait faire l’objet d’une parole aussi libre et d’un passage à l’acte aussi clair. Depuis lors, la lutte contre la pédophilie a étendu son grand manteau blanc sur toute attitude de ce genre, ce qui rend cet aspect du scénario peu vraisemblable. Même si le réalisateur est clair quand au message qu’il veut faire passer: “Laissons leur sexualité aux adolescents”, cela qui ne rend pas plus enclin à croire en ce trio d’adultes qui nous est proposé.

Et puis, et surtout, la fin, le happy end (Jonas réussit le Jury) est vraiment peu réaliste, c’est LA scène inutile… Tout le film nous a montré à quel point l’affectif, le sexuel et l’intellectuel étaient imbriqués dans la relation entre Jonas et Pierre, son mentor. C’est décliné sur tous les modes, dans toutes les scènes.

Or, réussir un examen exigeant comme le Jury d’état demande de la disponibilité dans la tête de l’adolescent et le mélange de genre qu’induit l’attitude de Pierre est tout sauf propice à l’apprentissage.

C’est, à mon avis, un des principes de base sur lesquels il faut sans cesse insister aujourd’hui dans l’école: enseigner est toujours basé sur la relation (si autre chose marchait, cela se saurait et on aurait déjà remplacé les profs par des substituts moins coûteux!) mais sur une relation similaire de celle du transfert des psychanalystes, c’est-à-dire, une relation asymétrique où l’élève “aime” le prof pour ce qu’il représente, pour ce qu’il (l’élève) lui suppose de “savoir sur”…

Entrer dans une relation trop affective, mélanger apprentissage et initiation à la vie sociale et/ou affective, amène l’élève à une confusion souvent fatale, scolairement parlant. Pour le prof, la ligne est parfois ténue entre s’investir, arriver à utiliser le ressort affectif, si puissant chez les adolescents et confondre engagement personnel et engagement de soi comme personne (comme c’est le cas dans le film, ou  plus banalement dans des variantes moins “hard” de la vie quotidienne).

Nous laisser croire qu’un adolescent peut réussir dans un cadre aussi confus relève d’une méconnaissance de ces données fondamentales. Mes réserves sur le film ne sont donc pas morales (après tout, on a vu bien pire!) mais sur la manipulation qu’induit l’auteur entre la morale et ce que je ne peux qu’appeler le “bon sens éducatif”.

Compte tenu du nombre de personnes qui sont déjà déboussolées dans ce domaine aujourd’hui, il a pris là une responsabilité particulièrement lourde…

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