Violence dans les écoles (2)

Posted by Françoise Guillaume on Samedi mar 28, 2009 Under Chroniques

Se lancer à parler de violence dans les écoles au travers de billets de blog, est-ce bien raisonnable ? Des livres entiers (dont un récent ci-contre, par un spécialiste reconnu de la question) traitent de la question, et le propre du blog est bien de devoir être concis et facilement lisible. Toute la semaine, je me suis demandée que faire et puis, oui, un post, c’est une petite touche sur un vaste tableau (non figuratif) peint collectivement. Alors, allons-y !

Partons d’un court extrait du déjà classique : “La violence” de Michel Wievorka, Balland, 2004 : «  Nous sommes orphelins de deux grands conflits, l’un social – la lutte des classes- et l’autre géopolitique et international – la Guerre froide. Et cette nouvelle donne historique, qui marque la fin du XXème siècle, l’espace de la violence semble s’être considérablement ouvert et renouvelé. Est-ce à dire que nous sommes condamnés à vivre dans un univers où, faute de conflit structurel et structurant, le risques de violence se démultiplient, sur fond d’individualisme débridé et de poussée de communautarismes en tout genre ? (…) Dans cette perspective, le conflit ne disparaît pas, il se dissémine, il se diversifie, éclate en une multitude d’oppositions toutes toujours chargées de sens, mais sans qu’on puisse, du moins aisément, évoquer une quelconque unité ou centralité. Le conflit cesse d’offrir une structuration par le haut, valable pour toute la vie collective ; il n’en permet pas moins, en une infinité de situations, de limiter l’espace de la violence. » (p.45)

La situation ainsi décrite apparaît comme une variante de la sortie de l’hétéronomie dont il est question ici. Pourquoi l’école est-elle aujourd’hui une cible privilégiée de cette violence (je parle bien ici des intrusions violentes dans les écoles par des personnes généralement extérieures à l’établissement) ?

L’école est aujourd’hui un goulet de la société. Le goulet est, au sens premier, le passage entre un port ou une rade et la haute mer. C’est bien au pied de la lettre qu’il faut comprendre le mot goulet ici : la rade, c’est l’enfance, protégée familialement et socialement des vicissitudes de la vie ; la haute mer, c’est la société dans son ensemble où la force des vents et la hauteur des vagues n’a aucune commune mesure avec le port.

L’école est l’unique passage socialement organisé: la scolarité obligatoire est de plus en plus longue et, quoi qu’on en dise, de plus en plus exigeante (connaissez-vous le niveau d’abstraction demandé aux élèves suivant des études professionnelles ?). Les autres formes d’apprentissage restent marginales et peu protégées des tempêtes de la haute mer.

Le goulet est organisé pour que chacun y passe, bien rangé parmi les autres, sagement assis sur son banc. Pas de place pour ceux qui exerceront un métier où on bouge, où on parle tout le temps. Bien sûr, la fonction de cette transition est essentielle et formatrice quand elle est adaptée aux enfants (ou qu’ils s’y adaptent). Mais il n’est pas étonnant que l’école soit pour certains adolescents, la cible favorite de leur rage, de leur difficulté à se maintenir à flot dans la mer qu’ils voient de plus en plus démontée au fur et à mesure qu’ils entrent dans l’âge adulte.

D’autant plus qu’il y a toujours bien l’un ou l’autre média friand d’images qui font peur pour relayer le moindre de ces faits et la spirale est alors enclenchée (voir le le dessin du Chat de la semaine dernière).

Peut-on justifier la violence de certains jeunes par la violence de l’institution qu’est l’école (”Bien sûr qu’on tape, vu la vie qu’on s’tape”, ici)? Même dans les cas extrêmes, il me semble inacceptable d’utiliser le même mot pour caractériser les débordements brutaux d’individus plus ou moins structurés en groupe, des règlementations (parfois extrêmement) rigides déployées par les institutions.

Hier, une personne me racontait que, dans l’école où elle travaille (aucun lien avec la photo!), un enfant sorti de l’école, avait sonné à la porte disant qu’il se sentait menacé. La réponse : « Tu es maintenant sous la responsabilité de tes parents! » Et la porte était restée close… Situation inexplicable, source de colère légitime des élèves, des parents et/ou des enseignants, pourtant on ne peut pas parler de violence (je sais, Bourdieu parlait de violence symbolique, mais c’est, je crois, à prendre “en un mot”) : ces acteurs ont plusieurs moyens d’infléchir ce type de politique, certainement récurrente et annoncée. Le jeu institutionnel est souvent mal construit, peu humain, mais il reste du côté du conflit dont parle Wievorka et pas du côté de la violence.

Et d’ailleurs, voilà une bonne raison de s’investir dans des conflits de ce genre, même à une échelle micro…

P.S. La semaine prochaine ou dans deux semaines, un post sur la violence à l’école, entre élèves, entre enseignants et élèves,…

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Violence dans les écoles (1)

Posted by Françoise Guillaume on Samedi mar 21, 2009 Under Questions

L’explication de la violence à l’école, c’est plutôt ceci

Ou cela (désolée pour la qualité de l’image!)

ou encore

et enfin,

Votre avis?

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Y a-t-il, parmi nos élèves, des tueurs en puissance?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi mar 14, 2009 Under Chroniques

Des faits de violences graves dans les écoles ont fait la une de l’actualité ces derniers jours, à des degrés de gravité extrêmement variables. De meurtres inexplicables comme Tim à Winnenden, le 12 mars ou Kim à Termonde le 23 janvier 2009,  aux équipées vengeresses comme on en a connu à Alleur ou à Marcinelle (attaque au paintball) en Belgique, à Gagny en France. Les premières sont des passages à l’acte individuels dont la répétition pose question (que je développerai plus loin), les dernières relèvent de phénomènes de groupes, d’une forme de violence, certes nouvellement débarquée dans les locaux scolaires mais qui existe dans la rue depuis la nuit des temps. Je consacrerai le prochain billet à cette question, ici je me concentrerai, sans prétention d’y apporter de réponse, aux cas heureusement très isolés d’expéditions meurtrières dont on a pu croire qu’elles étaient le symptôme de l’attrait des Américain pour les armes et dont on doit bien se rendre compte aujourd’hui qu’elles ont débarqué de manière non anecdotique sur le Vieux Continent…

Les médias eux-mêmes ne font pas toujours le distinguo entre ces deux formes de violences comme on peut le voir dans l’article en ligne ici. Pourtant il est essentiel de comprendre que l’on ne parle pas de la même chose : dans le premier cas, toute mesure sécuritaire préventive est totalement inutile. Dans le deuxième pas, ces mesures ne sont pas la meilleure réponse, mais là, cela peut encore se discuter… On y reviendra la semaine prochaine.

Première question: “Qui sont ces tueurs d’un jour? (…) Qui doit-on craindre dans la société?”; Réponse d’un spécialiste: “Deux types de personnes. Soit une personne qui a un réel trouble psychique comme Kin De Gelder à Termonde. (…) Soit une personne qui n’a pas de troubles psychiques; (…) Ce sont des gens qui se sentent mal dans leur peau, qui vivent mal leurs frustrations et qui réagissent de manière violente.” (Extraits de la Dernière Heure du 13 mars 2009). Bigre, si on prend logiquement cette proposition, cela recouvre 100% de la population, voilà de quoi rassurer le bon peuple!

Il est vrai, pour les fréquenter de près, que l’on est souvent étonné de la labilité de certains adolescents, surtout jeunes: nombreux sont ceux qui traversent une crise, parfois dès 12-13 ans, qui peut prendre plusieurs formes (phobie scolaire, anorexie, tentation suicidaire,…) et il suffit souvent qu’ils soient encadrés avec doigté et reconnus comme en souffrance par leur entourage pour que la crise passe, sans conséquence grave pour l’avenir. Peut-on supposer que ces jeunes ont manifesté de tels signes et qu’ils n’ont pas été entendus de manière adéquate? Rien ne pourra nous mener jusqu’à l’intimité nécessaire à apporter un début de réponse (et c’est bien comme cela).

Dans les cas de ces deux jeunes, il y avait apparemment eu un suivi psychiatrique vite abandonné. Cela pose la question de l’adéquation des structures d’accueil pour adolescents: beaucoup ne veulent pas passer par la parole qu’implique tout suivi psy, beaucoup ne supportent pas l’idée même (”je ne suis pas fou”) qui les marginalise alors qu’ils n’ont qu’une envie : s’intégrer dans le groupe de pairs. Il y a donc beaucoup à inventer comme alternatives “légères”…

Deuxième question qui est chaque fois formulée: celle des jeux vidéos. Revient l’attirance presqu’addictive de ces jeunes pour ce loisir, ce qui est un signe en soi de leur difficulté à vivre leur vie, en vrai. Pas nécessairement qu’ils soient incapables d’avoir une vie sociale satisfaisante mais les représentations qu’ils ont de ce que recouvre cette intégration sociale (via les séries, les magazines, les parents même parfois), sont très stéréotypées et donc débouchent sur une insatisfaction qu’il est facile de combler par les jeux vidéos, en ligne ou pas. Pour les non-initiés, voici une courte bande de lancement d’un des jeux les plus célèbres:

Evidemment, on ne peut pas se dire qu’il n’y a vraiment aucun rapport! Et même si on sait que l’énorme majorité des jeunes peut faire la distinction entre le réel et le virtuel, il y en a bien quelques-uns dont cela doit échauffer l’esprit.

Points suivants: d’aucuns ont remarqué que ces tueries sont toujours le fait des garçons et qu’il faut peut-être chercher du côté de la place de l’homme dans nos sociétés occidentales contemporaines. Je vous laisse vous construire votre propre idée, par exemple en allant voir sur le blog de Paul Ackerman “Masculin dépassé“.

De plus, dans une société où la recherche du “15 minutes of fames” promis par Andy Warhol est survalorisée, leur geste assure ce trophée pour bien plus d’un quart d’heure, dans le monde entier. Alors comment résister, quand le désespoir vous envahit?

Enfin, je ne peux pas m’empêcher de voir dans ces passages à l’acte tragiques le symptôme d’un effondrement radical entre les rêves de l’enfance dont sortent tout juste ces jeunes gens et la réalité de la vie, telle qu’elle s’ouvre à eux. J’ai retrouvé un extrait du Monde Diplomatique de mai 2006 : «  Lionel Tran, lui non plus, n’en finit pas de remâcher ses griefs contre la génération des baby-boomeurs. Les derniers titres publiés par Terre Noire le disent assez : La fête est finie, Sous la plage, les ruines (6)… Mais il précise : « Ça n’a rien à voir avec la démarche écœurante de Technikart, du type “poussez-vous de là qu’on prenne vos places”. On aurait besoin de pouvoir inventer nos propres formes de contestation, sans devoir toujours rejouer la grande pantomime de Mai 68 ni verser dans le militantisme ludique, qui me fait vomir. » Il ne se remet pas d’avoir grandi avec des valeurs d’épanouissement personnel qu’il juge inadaptées à la dureté de l’époque : « J’avais 19 ans quand j’ai participé à mon premier projet de presse sur Lyon. Vingt ans plus tôt, au moins une de ces entreprises aurait pu se pérenniser. »[1]

Les caractères gras sont bien de mon fait. Tout ce que l’on sait tant de Tim que de Kim, c’est qu’ils venaient de familles “normales”, ce n’est ni le milieu social, ni la situation familiale qui peut servir de point d’appui à une quelconque explication. Peut-on en conclure que cela pourrait arriver à tout le monde?

Personnellement, je n’y crois pas sans bien pouvoir étayer cette thèse. En prenant la question par l’autre bout, je crois à la conjonction de deux données de l’éducation comme facteurs “protecteurs”: ne pas vouloir préserver les enfants à tout prix de la dureté de la vie, tout en leur accordant une attention bienveillante et solide où les adultes référents travaillent sur eux-mêmes s’ils voient que ce n’est pas possible sur le jeune , pour pouvoir renforcer cette bienveillance solide qui leur est si nécessaire.


[1] Chollet M., Le paradis sur terre des intellos précaires, Monde Diplomatique, mai 2006. La référence (6) renvoie au site www.editionsterrenoire.com

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Enfants autour du Monde

Posted by Françoise Guillaume on Samedi mar 7, 2009 Under Chroniques

Cette semaine, une petite distraction: je vous invite à visiter le site d’une famille qui fait le tour du monde en 10 mois avec deux petites filles. Les jeunes parents s’expliquent longuement sur ce choix et sur la manière dont ils conçoivent cette aventure avec de si jeunes enfants, ici.

Tout y est: l’attention des parents aux enfants (il faut dire que la maman est puéricultrcie, directrice de crèche), le respect de leur rythme propre, les bons moments partagés, le temps consacré au jeu (si important au développement de l’enfant), les réponses à toutes les questions, tout cela sur un fond relationnel chaleureux.

S’il y avait une remarque à faire, c’est sur le mythe tenace de la nécessité de proposer aux fillettes des “devoirs” sous forme approximative de “cahiers de vacances”. On ne dira jamais assez que ce n’est pas un faisant du “presque scolaire” que l’on prépare le mieux les enfants aux apprentissages de l’école primaire. De manière plus générale, prévoir des dispositifs d’apprentissage au nom de “il faut les préparer à ce qui les attend plus tard” est toujours néfaste.

C’est au nom de ce genre de principe que l’on fait repasser des examens à un enfant de 1ère primaire parce qu’il a été malade à la période prévue et “il faut qu’il comprenne ce qui l’attend plus tard”!

Avant 6 ans, on n’entre pas vraiment dans l’apprentissage et proposer de la pré-écriture en demandant par exemple de dessiner des jambages, n’aide en rien à l’acquisition de l’écriture mais plutôt au formatage comportemental trop souvent exigé de manière stricte dès l’entrée à l’école primaire.

Le Jardin d’Enfants, c’est plutôt le moment où favoriser l’expression, entraîner la psychomotricité (en réalisant des dessins au doigt dans le sable, par exemple), d’exercer la capacité à évaluer des grandeurs, à classer différents objets du plus petits au plus grand.

Mais cela n’est pas si grave: qu’est-ce qu’un “cahier de vacances” à côté de l’expérience unique vécue en famille, de l’ouverture sur le monde qui, opérée dans le milieu sécurisant de la famille, a tout à apporter aux enfants, pour la vie?

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