L’enfant en 1980

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 27, 2009 Under Chroniques

Autre époque, autre regard sur l’enfance:

1978

1982

Au-delà de la provocation à l’ordre établi qui était la marque de fabrique de cette époque, il y a incontestablement un autre regard sur l’enfance.

La décennie 70 est celle où la démocratie a franchi un pas irréversible (pensons à la Grèce, à l’Espagne, au Portugal).

Mais considérer que tous les êtres humains sont égaux a occulté, à ce moment-là, la nécessaire responsabilité des adultes à introduire les enfants à la société humaine. Et cette réalité les place inévitablement, les enfants et les adultes, dans une position asymétrique.

30 ans plus tard, nous cherchons toujours, tout le temps, comment placer ce curseur multidimensionnel au bon endroit…

P.S. Cet extrait ne vise aucunement à discréditer Cohn-Bendit aujourd’hui, pour des propos tenus dans un contexte radicalement différent. Il s’en est expliqué en 2001 (ici), cette explication clôt cette question.

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Déni de grossesse ou mère infanticide?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 20, 2009 Under Chroniques

Cette semaine encore, je vais vous proposer une réflexion extérieure.

Si vous en avez le temps, regardez l’émission “Mots croisés“du 15 juin traitant de l’affaire Courjault, cette femme jugée ces jours-ci pour infanticide à Tours.

Une des vertu du reportage est de montrer que le déni de grossesse n’est pas la nouveauté que pourrait nous faire croire l’ampleur que ce type de phénomène a pris est récente (le témoignage d’une femme, à la 17ème minute, ayant connu un déni de grossesse au milieu de l’émission est particulièrement touchant).

Si vous n’avez pas le temps de regarder tout (1h06), ce qui me semble le plus intéressant (le ^mus en rapport avec notre thème) se trouve autour de la 45ème minute et de la 53 à 1.02)

Mais c’est un commentaire sur le site Arrêt sur Image (site payant) que je souhaite vous communiquer ici. Il est intitulé: “Comment j’ai puni (malgré moi) Véronique Courjault en regardant Mots croisés” et il place la discussion à une place qui me semble intéressante, le regard social sur ces “femmes monstrueuses” dans la société actuelle (c’est moi qui souligne).

“Le 15 juin, “Mots croisés” consacrait sa première partie à l’affaire des «bébés congelés». Aux côtés d’une journaliste spécialiste ès Courjault, l’émission convoquait un avocat pénaliste, une psychothérapeute, un psychiatre et un gynécologue que la télé présente, à tort ou à raison, en découvreur du déni de grossesse. Ma première impulsion fut de ne pas regarder cette émission. Je ne m’explique pas entièrement mon dégoût: si j’essaie, cela donne, à gros traits: Peut-on, en recevant la parole d’oracles eux-mêmes extérieurs au procès, se faire le juge passif de Véronique Courjault, sans la connaître, pas plus qu’on ne connaît le détail des faits, faute de suivre réellement les débats? N’y a-t-il pas quelque chose d’angoissant à voir l’intimité de cette femme, pour accusée qu’elle fut, jetée en place publique, elle-même étant peut-être au même moment, comme nous autres, mais dans sa cellule, en position de spectateur? A prétendre expliquer qui est Véronique Courjault sans lui donner voix au chapitre, n’y a-t-il pas quelque chose qui tient du viol et de la trahison de ce moi profond, de cette vérité intime à laquelle nous croyons tous et sommes attachés?

Evidemment, peut-on penser, comme elle est accusée d’un crime horrible, et qu’elle-même, par sa passivité et sa tristesse, donne l’image d’une personne prête à être menée à l’abattoir, nous voilà peut-être dédouanés, nous et la télé. Certains éléments n’ont en tout cas pas manqué de justifier mes réticences: parmi les moins violents, on entend ainsi un psychiatre, fin et humain semble-t-il par ailleurs, déclarer que les femmes sujettes au déni de grossesse sont en général des personnes peu épanouies, et notamment sur le plan sexuel. La posture compassionnelle de l’ensemble des participants vient cependant atténuer et voiler la brutalité de certains propos.

On l’aura compris, j’ai regardé l’émission. Je l’ai finalement prise en cours de route, car, on le sait bien, l’offre crée la demande et le zapping paresseux annihile les plus puritaines des résolutions… Et je me suis laissé prendre, du fait de l’indéniable charisme de certains des participants. Force est de constater que l’émission est riche d’enseignements. Des limites du code pénal sont mises au jour. Les préjugés sur l’instinct maternel, le diktat de la mère épanouie, le culte obligatoire de la maternité forcément heureuse, bien dans l’air du temps, volent en éclat. (Je précise que je vais bientôt être père et j’en suis ravi.) Véronique Courjault, malgré elle, devient presque une héroïne qui sape notre conception idéalisée et bien pensante de la maternité. Elle nous renvoie à toutes ces pensées obscures et inquiètes que peuvent par intermittences inspirer la gestation et l’enfantement, à toutes ces émotions que nous ne nous avouons pas et que nous gardons secrètes. Le gynécologue-obstétricien finit même par tenir des propos dont l’ambiguïté involontaire, soulignée par Yves Calvi, lui aurait valu le bûcher en d’autres circonstances. Si je l’ai bien compris, il suggère qu’un bébé ne serait pas entièrement une personne tant qu’il n’est pas sorti de l’utérus, et sorti vivant, en tout cas pour Véronique Courjault, et il faudrait en tenir compte. L’émission prend une valeur éducative indéniable. Elle oblige les censeurs et juges en herbe, cette opinion expéditive et pseudonyme qui “réagit” sur internet à l’actualité, à davantage de subtilité et de prudence.

Et puis l’émission bascule in extremis. Bien qu’Yves Calvi ait dénié au début vouloir refaire le procès (stupéfait par l’émission, je suis allé en voir le début sur internet), la docte assemblée s’interroge sur la peine probable de Véronique Courjault, et sur celle qui serait la plus adaptée. Or, en s’essayant à prédire la décision du tribunal, ne prend-on pas plus ou moins sa place? Et soudain, le déroulé de l’émission saute aux yeux, c’est celui d’un procès: personnalité de l’accusée, discussion pro et contra sur les faits et leur qualification, interprétation des actes de l’accusée, énoncé de la peine.

C’est alors qu’arrive l’apothéose finale qui va nous ramener à mon dégoût initial et peut-être puritain: on s’interroge pour finir sur l’utilité de la peine de prison. Celle-ci ne peut servir à prévenir la récidive. En effet, nous précise-t-on, V. Courjault a perdu son utérus… Ensuite, la prison ne peut servir à intimider, puisque le déni de grossesse est une pathologie. Il reste la valeur expiatoire de la sanction. Or selon la journaliste, la plus grande punition de Véronique Courjault est de voir sa vie et ses secrets de famille étalés en public, “notamment dans une émission comme celle-là, ne nous leurrons pas (sic !)”.

Avoir cédé sur mes principes, avoir renoncé à mes réticences, prend une valeur des plus morales. En regardant “Mots croisés”, je ne suis plus voyeur, mais j’aide Véronique Courjault à expier sa faute. En plus d’être juges, voilà la télévision et son public auto-institués en tranquilles bourreaux de l’infanticide, pour son plus grand bien et avec le blanc-seing de la justice puisque celle-ci a voulu un procès public. Voilà le viol de l’intimité (mais la trahison de l’intime vérité? il est vrai que la mise en scène de l’expertise est là pour la faire oublier) soudainement légitimé, avec la bénédiction prétendue des magistrats. La télévision se fait le relais de l’institution judiciaire, son exécutant, son amplificateur, à telle point qu’elle finit presque par prendre sa place. Car la conclusion de la docte assemblée est assez claire: il s’agit d’un déni de grossesse; et surtout, après une telle publicité, est-il désormais besoin de punir davantage Véronique Courjault?

Ne doit-elle pas maintenant être libérée, après trois ans de préventive? (Et pour mesurer l’absurdité de la situation créée par cette émission et sentir les prétentions abusives de la télévision, ne suffit-il pas de poser cette curieuse question: la “punition” télévisuelle est-elle trop lourde ou bien insuffisante?) Il y a dans tout cela quelque chose à creuser, notamment sur les relations entre justice et télévision; quelque chose aussi qui me rappelle obscurément les réflexions de Michel Foucault sur le panoptisme dans “Surveiller et punir”. En tout cas, voilà le dernier avatar de la télé: la télé punitive. L’exhibition, directe ou indirecte, le “on parle de moi”, jouissance narcissique pour les uns, même lorsqu’ils se couvrent d’opprobre et de ridicule, devient supplice pour les “malades” du secret comme Véronique Courjault. Merveilleuse ambivalence d’une puissance qui se veut innocemment totale, tantôt réformatrice, législatrice, juge et bourreau, tantôt dispensatrice des plaisirs du moi.

Et pour ne pas conclure, bien que cette émission ait manifesté, à tort ou à raison, beaucoup de compréhension et de commisération pour Véronique Courjault, j’ai comme l’impression qu’on en revient, dans un format virtuel, à une version archaïque de la justice, à un tribunal populaire, chargé d’un lynchage symbolique sous l’égide des experts. Et encore une fois, cette lapidation psychologique est-elle plus lourde ou plus bénigne que la peine de prison, ou sans commune mesure avec la sanction pénale ? Ou n’est-elle que le prolongement naturel et légitime d’un procès public où la société est en droit de demander des comptes ?” Fabrice Chassot

C’est un peu long et parfois “hors sujet ici’ mais je n’ai pas pu résister tant il m’a semblé souvent, ces dernières années, que le procès médiatique se jouait et occultait le projet en justice dans bien des cas et que les dérapages engendrés par cet étalage faussaient la sérénité nécessaire à la justice. Mais on n’est plus dans des considérations sur la statut de l’enfant dans la société… Quoique, c’est bien  la question de savoir  quand et comment l’enfant-objet de ses parents (de sa mère ici) devient sujet à part entière (ce qui ne veut pas dire dans toutes ses dimensions) qui est au noeud de ce type de procès…

P.S. Pour ceux qui voudraient approfondir le déni de grossesse, un “Temps d’arrêt” YAPAKA, ainsi qu’une conférence sur le sujet.

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Pas tous égaux sous le regard du père?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 13, 2009 Under Questions

” Selon Darwin, les hommes s’occupent plus des enfants qui leur ressemblent. Cet investissement paternel est un facteur décisif pour leur développement, leur croissance, voire leur survie, notamment dans les pays où la mortalité infantile est importante. Un tel comportement est transmis de génération en génération. Selon la théorie de l’évolution, les hommes doivent donc avoir développé la capacité de reconnaître leurs bébés biologiques. Cette identification du lien paternel génétique peut reposer sur la ressemblance physique.

Une équipe de l’Institut des sciences de l’évolution (CNRS/Université de Montpellier 2) vient de vérifier cette prédiction. Son étude est publiée en ligne par la revue Animal Behaviour . Elle a été menée dans des villages du Sénégal où les chercheurs ont mis en place une méthodologie pour quantifier à la fois l’investissement des pères et leur ressemblance avec leur progéniture. Trente familles ayant deux enfants ont été sollicitées. Les mères ont répondu à un questionnaire où elles devaient évaluer le temps que passait le père à s’occuper de l’enfant, son attention, son affection, ou même l’argent qu’il pouvait donner. De plus, des personnes venant d’autres villages et ne connaissant pas les familles étudiées ont participé à l’évaluation de la ressemblance des visages et des odeurs. Une corrélation a ainsi été mise en évidence entre l’investissement paternel et la ressemblance avec l’enfant. Et donc les conditions de vie de ce dernier.” (Extrait du site lepoint.fr, article complet ici)

Qu’en pensez-vous?

Ajouté le 19 juin 2009:

Vous avez dit dans les commentaires tout ce que je souhaitais dire a priori sur ce genre d’enquête: recherche à caractère “scientifique” douteuse, même si validée par une Université (par exemple 30 familles de 2 enfants ont été la base de la recherche,…), relents de néo-darwinisme social véhiculant des idéologies dangereuses,… J’ai cherché à avoir l’article complet pour partir de la source. Un courriel à l’auteure n’a suscité aucune réponse et je n’ai pas eu le courage de dépenser plus de 31$ pour en bénéficier (ici).

Une autre donnée n’est pas claire dans l’article du Point mais apparaît dans l’article en ligne du Newscientist: la question de la légitimité de la paternité est sous-jacente à cette recherche. Entre 0,8% et 30% des enfants sont estimés illégitimes, selons les différents groupes de populations autour du monde. Evidemment, les enfants illégitimes ont moins de chance de ressembler à leur père légal! C’est donc une recherche sur le soupçon d’infidélité qui était menée?

De là à y voir une explication (aux relents nauséabonds d’une forme de stigmatisation qui ressemble à du racisme) du pourquoi une recherche au Sénégal menée par des Français, il n’y a qu’un pas que je ne franchirai pas laissant aux auteurs de la recherche le bénéfice du doute.

P.S. Allez lire le commentaire d’Eric Stephenson ci-dessous. Plutôt qu’un commentaire, c’est un lien vers une campagne très directe et concrète qui vise à aider les hommes dans leur rôle de père. On en reparlera, peut-être à la rentrée!

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Ecole ouverte sur le monde ou sanctuarisée?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 6, 2009 Under Chroniques

Non, il ne faut pas choisir entre ce qui apparaît comme alternative inconciliable, il faut se mettre d’accord sur les mots et les priorités.

Si on parle tant de sanctuariser les écoles aujourd’hui (ici, par exemple ou pour apprécier comment les politiques évoluent), c’est parce que l’enfant désiré de nos sociétés occidentales est plus que jamais un trésor à protéger (pensons au titre du très intéressant documentaire diffusé sur France 5 en avril “Enfant sacré, sacrés enfants”, visible ici).

Mais, dans la volonté contemporaine de tout dominer, on a oublié que c’est justement parce que l’enfant est devenu le trésor de la société qu’il en est devenu la cible favorite de tous ceux qui sont laissés au bord de la route: les bandes de jeunes  règlent des comptes avec la société via l’école (j’en parle ici) ou, dans un autre ordre d’idées, le “fou” d’aujourd’hui s’en prend aux écoles ou aux crèches alors que celui d’hier s’en prenait à d’autres cibles signifiantes pour l’époque.

Mais alors, comment peut-on encore envisager une école ouverte sur le monde? Faut-il revenir sur l’idéal des Decroly, Freinet…? Non, évidemment, mais il est impératif de préciser ce qui doit être considéré comme un véritable concept, on ne peut plus s’en tenir à l’interprétation foisonnante et hétéroclite qui en a souvent été concrétisée dans les dernières décennies.

Par exemple, dans la lignée de Freinet, Laurent Cantet dit que l’école n’est pas un sanctuaire, en appelle au contrat égalitaire (ici) et dit: “L’école est un lieu où a lieu la confrontation (…). Ce microcosme décrit plus largement l’ensemble de la société, avec ses rapports de force et cette complexité qui fait qu’on passe son temps à chercher ce qu’on y fait. La classe contient en miniature toutes les questions de fond de la société, par rapport au savoir, au pouvoir, à l’intégration de l’individu dans le groupe, celui des intimes ou celui du groupe social dans son ensemble” (interview complète ici)

Il a à la fois raison et tort. Raison en ce sens que tous ces enjeux, terreau incontournable sur lequel ils travaillent avec les élèves, ne peuvent pas être ignorés des enseignants. Tort en en sens qu’il manque le principal terme de ce système: l’apprentissage. (Ici, j’avais déjà dit ce que je pensais de la manière dont l’apprentissage est traité par le film “Entre les murs”).

Plus généralement, il faut considérer l’école comme un lieu d’ouverture sur le monde mais comme un lieu “à part” dans le monde. Les enfants et les adolescents doivent pouvoir, au moins partiellement, laisser à la porte de l’école les problèmes qui les agitent dans leur vie privée.

Ainsi une enseignante rendra un réel service à un élève quand elle lui dira à l’entrée de la classe: “Je sais que ta maman est très malade pour le moment, cela doit être très dur pour toi mais essaie de te concentrer sur le travail de ce matin, tu viendras me dire comment cela s’est passé pour toi ce midi.” Alors que j’ai déjà entendu parler d’enseignants qui disaient: “La maman de X est malade d’un cancer. On va travailler sur ce sujet aujourd’hui…” Le meilleur moyen pour enfoncer cet enfant et le perturber durablement tant dans son apprentissage que dans son équilibre psychique

De la même manière, si on laisse travailler des adolescents sur des thèmes autobiographiques ou sur des sujets brûlants de la réalité sociale (esclavage des enfants, affaires de pédophilie,…), on ne les place jamais dans une position de stabilité et de tranquillité qui leur permette d’apprendre. L’école déléguera-t-elle alors cette responsabilité à la télé ou à Internet?

Précisons quand même qu’il n’est pas question d’occulter totalement les réalités dans lesquelles vivent les élèves. Mais de les cadrer dans des espaces-temps bien définis et clairs pour tous.

L’école doit donc rester ouverte sur le monde car l’observation d’un paysage sera la meilleure base d’un cours de géographie, la visite d’une brasserie la meilleure manière d’apprendre les principes de fermentation,… Toutes ces activités donnant, à profusion, de la matière (au sens non scolaire) pour faire du français ou des mathématiques. Toutes ces compétences et connaissances, mises le plus souvent possible en liens, formeront le socle sur lequel l’enfant, l’adolescent pourra, y compris dans le cadre des cours, porter un regard critique sur la réalité sociale dans laquelle il évolue. Avec l’espoir que ce socle lui donnera les outils et l’énergie pour avoir envie de le faire évoluer…

Ainsi l’école doit aussi rester une “bulle” (je préfère de loin ce mot à celui de sanctuaire) dans laquelle l’enfant peut prendre distance par rapport à l’agitation du monde, pour se centrer non seulement sur lui-même mais aussi sur le social, le social dans l’apprentissage (qui n’est pas le même que le social dans l’affectif ou le relationnel).

Vaste programme!

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