Prison pour mineurs?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi jan 30, 2010 Under Chroniques

enfant prisonLa semaine passée, je vous parlais de ces enfants en Angleterre qui avaient été condamnés à au moins 5 ans  d’emprisonnement après avoir torture deux autres enfants.

La question d’aujourd’hui porte sur l’emprisonnement de mineurs de moins de 16 ans.

Il faut “concilier sanction et éducation” comme il est dit dans l’article annonçant l’ouverture d’un établissement pénitentiaire pour mineurs (EPM). Mais cette formulation montre déjà que le fondement de ces prisons est complètement faussé.

Pour le démontrer, prenons pour exemple une situation relatée dans un article du Nouvel Observateur, parlant du suicide d’un jeune détenu, Nabil. Extraits:

“Un «jeu» macabre que nul n’a su arrêter. La chronologie des faits est implacable.

Le mercredi 1er octobre, un mineur donne un coup de pied à un surveillant qui vient ouvrir sa cellule. Il est aussitôt envoyé au quartier disciplinaire, le QD. Le lendemain, à 21 h 15, il essaie de se pendre. Le psy ordonne de le remonter dans sa cellule. «Il est inapte au mais apte à la connerie», râlent les gardiens. Le samedi 4 octobre, un autre mineur tente d’étrangler un codétenu en salle d’activités. Direction le QD. Il y fait une tentative de suicide à 21 h 20. Psy. Retour en cellule. Les surveillants exigent tout de même une sanction : ils enlèvent le poste de télé installé dans sa cellule. Le détenu s’accroche à nouveau avec ses draps. Re-psy. On le met avec un autre jeune… qui, lui, a la télé.

(…) Le lundi sera pire. Ce 6 octobre, Nabil ne veut plus partager sa cellule avec Tristan (*). Il réclame Abdul (*), un ami d’enfance. Les gardiens tiennent bon : «Ce n’est pas à toi de choisir ton codétenu. Tu restes avec Tristan. Ou si tu ne t’entends pas avec lui, on te met seul. On ne peut pas faire plus.» Nabil opte pour la seconde solution. A quelle heure commence-t-il à confectionner une corde avec ses draps ? Quand un gardien ouvre sa cellule à 21 h 35, l’adolescent est mort.
21 h 15 et 21 h 20, pour les trois premières tentatives de suicide. Quinze minutes après pour Nabil. «Dans chacun des cas, la mise en scène est la même, note le rapport de l’Inspection générale. Les adolescents attendent l’arrivée des rondiers [les surveillants qui font leur tournée dans les couloirs], les pieds touchant le sol. Ils se lâchent, c’est-à-dire se laissent glisser par terre, quand les rondiers sont à proximité de leurs cellules. Dans un des cas, le noeud s’était même délié.» Les quatre mineurs avaient calé leurs pendaisons sur le rythme de rondes de nuit. Deux surveillants seulement pour l’ensemble de la prison (plus de 400 cellules, près de 500 détenus !), qui passent environ toutes les deux heures.
Pour raison de sécurité, ils n’ont pas les clés sur eux. En cas d’urgence, c’est un gradé qui vient ouvrir la porte. Le temps d’aller le chercher, de revenir : autant de minutes perdues… Les trois premiers mineurs ont été sauvés. Pas Nabil.”

On voit bien en quoi, ici, les jeunes utilisent les failles de l’institution pour déployer leur recherche des limites, propre à tout adolescent. La coexistence de gardiens de prisons et de psychologues, sans qu’un véritable travail d’équipe soit installé, rend le travail éducatif impossible parce que , justement, la base même de l’éducation, c’est la cohérence.

“Concilier sanction et éducation” ne veut rien dire : la sanction est un des aspects de l’éducation, totalement inclus dans l’éducation, et vouloir l’en sortir est un contresens. Qu’un parent tout seul n’en ait pas conscience, on peut le comprendre. Qu’un état entier érige cet aphorisme en institution, ne peut aboutir qu’à des situations aberrantes et catastrophiques comme celle décrite ci-dessus.

Le travail d’équipe et la cohésion (sans cesse à construire) qui en découlent sont les prérequis indispensables pour espérer pouvoir faire progresser les jeunes. Une équipe de ce genre doit être composée de personnes ayant une formation: l’éducation ne s’improvise pas et n’est pas qu’une question d’écoute, de bon sens et/ou d’autorité. Le simple cocktail entre ces éléments de base n’est pas si simple à doser, encore moins dans les cas difficiles comme ceux qui se présentent là.

N.B. Pour être très claire, il n’est pas question de minimiser des faits très graves commis par certains mineurs, ni de les laisser impunis. En Belgique, les mineurs sont placés en “centres fermés”, tout à fait séparés des prisons d’adultes, conçus comme institutions éducatives à 100%. Le système n’est pas sans faille: parfois, il n’y a de place dans aucun centre fermé et un jeune, ayant commis un fait grave est laissé dans sa famille jusqu’à nouvel ordre. Il existe aussi une possibilité (qui me semble moins contestable, du moins dans le principe car la multiplication de tels cas de figure est, elle, inquiétante) de renvoyer un jeune de plus de 16 ans devant une juridiction d’adulte si le juge estime que son cas ne relève plus de l’éducatif…

cadre

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Enfants tortionnaires: pourquoi?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi jan 23, 2010 Under Chroniques

pingouin violent“En avril dernier, deux frères âgés de 11 et 12 ans, issus d’une famille suivie par les services sociaux britanniques, avaient torturés deux autres enfants, âgés de 9 et 11 ans, à Edlington, un ancien village minier du Yorkshire. Ils les avaient laissés pour mort avant de s’enfuir. Ils avaient ensuite été arrêtés.

Neuf mois après les faits, qui avaient révulsé l’opinion publique, ils ont été jugés par le tribunal de Sheffield jeudi et vendredi. Lors de l’audience, les deux frères ont plaidé coupable de coups et blessures intentionnels, de vol et d’avoir poussé un enfant à réaliser un acte sexuel. Ils ont également reconnu des coups et blessures sur un autre garçon de 11 ans, une semaine avant l’attaque sur les deux autres enfants.

Le tribunal les a finalement condamnés à une peine de détention dans un établissement spécialisé, d’une durée illimitée, avec un minimum de cinq ans. “Le fait est qu’il s’agit d’une agression prolongée et d’une violence sadique sans autre motif pour vous que de prendre votre pied en les blessant et en les humiliant“, a expliqué le juge Brian Keith aux condamnés. “Le résultat des courses vous concernant est que je suis sûr que vous présentez un risque très élevé de faire beaucoup de mal à autrui“, a-t-il poursuivi, indiquant que ces actes pouvaient “s’apparenter à de la torture“.

Les avocats des frères ont expliqué devant le tribunal qu’ils avaient une “vie familiale toxique” où “les agressions, la violence et le chaos étaient la routine“. Depuis l’âge de 9 ans, ils avaient coutume de regarder des films  pornographiques et d’horreur extrêmement violents, fumaient du cannabis et une dizaine de cigarettes par jour et buvaient de l’alcool.” (source: ici)

La question à poser: comment est-il possible que des enfants de cet âge commettent ce genre de faits?

L’audition au Sénat français de Maurice Berger, dont il avait déjà été question ici, nous donne de sérieuses pistes, sans que nous ayons évidemment les moyens de savoir si elles s’appliquent à ces enfants-ci. L’audition dure 1h 18′ mais elle est passionnante d’un bout à l’autre. Si vous n’avez pas tout ce temps, regardez le premier quart d’heure, il y développe la thèse principale: l’exposition à des violences conjugales, en particulier quand celles-ci touchent la figure d’attachement principale (le plus souvent la mère), inscrit ces souvenirs dans le psychisme de l’enfant sous forme de cris, d’images, de sensations qui sont stockés dans une mémoire traumatique. A l’occasion de demandes éducatives simples, ou de contacts corporels, ces scènes ressortent comme une hallucination, reproduites “comme sur une carte routière”.

Ainsi, le Pr Berger estime à 14000 le nombre d’enfants en France souffrant de violence extrême, avec ou sans cruauté, dès avant l’âge de 3 ans! On peut imaginer ce que de tels enfants, non traités, deviennent à 10-11 ans! Le juge a-t-il vraiment raison de dire que ces enfants ont pu “prendre leur pied en les blessant et en les humiliant”?

Je suis persuadée qu’il s’agit là d’une interprétation “adultocentrée” des actes dont il est question ici. C’est à dessein que j’emploie le mot “souffrir” car ces enfants ont besoin de soins, parmi lesquels la contenance des adultes, Maurice Berger l’explique en détail dans son livre.

La souffrance des enfants est le symptôme du monde tel qu’il a été construit par les adultes; à eux de  l’assumer!

P.S. La semaine prochaine, j’aborderai la question de la détention des mineurs, vaste sujet en corrélation évidente avec ce qui précède…

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La parole et le corps

Posted by Françoise Guillaume on Samedi jan 16, 2010 Under Une touche d'optimisme

Une enseignante le dit: “Rien n’est fait dans les écoles au niveau des activités d’expression”. Puis s’ensuit un échange sur l’expression verbale et l’expression par le corps…

Il est évident que, ces dernières années, l’accent a été mis, du moins en Belgique, sur les aspects utilitaires de l’étude de la langue maternelle: écrire pour informer, parler pour convaincre,…

L’expression en tant que création (même modeste) permet cependant aux jeunes de verbaliser ce qu’ils ressentent, comment ils interagissent avec les autres,…

Dans le cas de conflits, il s’agit là de compétences extrêmement importantes: c’est parce qu’ils sont incapables de verbaliser que des jeunes en arrivent tout de suite aux mains.

Il est impressionnant de constater aujourd’hui à quel point le regard sur l’enfant et l’adolescent comme sujet à part entière, ne s’est pas accompagné d’une amélioration de sa capacité d’expression.

Tout simplement parce qu’il ne suffit pas de laisser un espace libre pour que l’expression naisse et s’enrichisse spontanément. L’entraînement, la pratique régulière sont seules capables de développer ce qui n’est en aucun cas inné mais bien culturellement acquis.

C’est encore plus vrai pour le corps, cet enveloppe à laquelle l’ado se sent si souvent étranger, par lequel il éprouve tant de sensations nouvelles. Alors, faire travailler l’expression par la parole et le corps à l’école, c’est tout bon!

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“Chaque fois qu’un GSM sonne en classe, nous devons nous interroger…”

Posted by Françoise Guillaume on Samedi jan 9, 2010 Under Chroniques

GSM 2Titre d’un article dans les pages Education du journal belge “La Libre Belgique” (version complète ici). Tiens, que nous dit donc ce chercheur?

“Le GSM est pour les élèves une manière de passer le temps car ils s’ennuient en classe. (…) Chaque fois qu’un GSM sonnera dans une classe, il nous faudra repenser notre manière d’enseigner. (…) Quand les élèves s’impliquent dans leur apprentissage, le problème du GSM ne se pose plus: ils s’en détachent d’eux-mêmes. La tâche de l’élève doit être plus important à ses yeux que d’envoyer un SMS.”

Le genre d’assertion qui me fait bondir, c’est à se demander si ce monsieur a déjà eu l’occasion d’observer des groupes d’adolescents “in vivo”. Il est clair qu’à cet âge-là (et avec l’assentiment explicite de la société), le plus important se situe dans la construction d’une personnalité sociale et pas dans l’apprentissage. Pas pour tous, tout le temps. Mais souvent.

Envoyer ce genre de sommation à la réflexion, qui est en fait une injonction à la séduction, ne rend service à personne: les enseignants qui tracent envers et contre tout sans se préoccuper du sens de ce qu’ils enseignent, balaieront ce type de commentaire du revers de la main. Ceux qui se posent des questions seront dans le doute stérile permanent.

Oui, il est bien nécessaire qu’il y ait de moments où les élèves puissent se “retirer” du monde pour pouvoir se centrer sur des temps de pensée et d’apprentissage, ce qui ne veut pas dire qu’il ne faut pas aller chercher dans l’actualité, dans l’observation du milieu environnant (naturel et humain, les métiers par exemple) des sources de connaissances qui permettent de donner un certain sens à l’apprentissage.

Sans se mettre en compétition avec tous ces nouveaux médias qui sont tellement attirants que beaucoup d’adultes n’y résistent pas…

Remettons le GSM à sa juste place: un moyen de communiquer qui ne doit pas être permanent (planifier une journée, c’est important!) et dont chacun doit pouvoir rester indépendant (y compris les parents pour gérer leur angoisse de laisser les enfants revenir seul de l’école!)

Encore quelques années pour que tout cela devienne clair dans l’esprit de tout le monde et on n’en parlera plus!

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