Des vacances offertes à la surveillante pour oublier les insultes…

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 23, 2012 Under Chroniques

bus

Une info reprise dans les grandes lignes ici, mais je n’ai voulu ni en reprendre les photos originalas, ni les vidéos: les mots suffisent!

La vidéo d’une surveillante de bus, humiliée par des enfants lors d’un trajet, a ému les internautes.”Gros cul”, “tu es si grosse”, “tu es un troll”, “mais pourquoi tu ne fermes pas ta grande gueule ?” Tout a très mal commencé pour Karen Klein, surveillante d’un bus scolaire de l’État de New York. Lundi, elle a été violemment prise à partie par des écoliers de Greece qui dix minutes durant, multiplient insultes et humiliations.

“Gros tas”, “éléphant”, “gros cul”, tout y passe. Les élèves se moquent de son apparence, de son appareil auditif, de sa coiffure. Un des écoliers assure même vouloir “pisser sur sa porte” après lui avoir demandé son adresse.

Les jeunes s’en prennent même ensuite à la famille de la surveillante. “Tu n’as pas de famille parce qu’ils se sont tous tués, parce qu’ils ne voulaient pas être près de toi”, lui lance un élève. Sauf que le fils aîné de Karen Klein s’est suicidé il y a dix ans.

Finalement, les élèves réussissent à faire pleurer la vieille dame. Mais la tristesse de cette dernière n’attendrit pas les élèves qui continuent de plus belle. “J’ai simplement essayé de les ignorer. Habituellement je m’assois à l’arrière, et j’aurais dû en faire de même ce jour-là, mais je me suis assise un siège devant, de sorte qu’il y avait un garçon derrière moi et un autre devant. Et ils ont continué, pensant que c’était drôle”, confie-t-elle sur ABC News.

Interviewée toute la semaine par plusieurs chaînes de télévision américaines et canadiennes l’histoire de la surveillante émeut les internautes et les téléspectateurs. Plusieurs messages de soutiens sont publiés sur YouTube, où la vidéo de son agression, filmée en intégralité par le téléphone portable d’un élève a été mise en ligne le 18 juin. Depuis, elle a été visionnée pas loin de 4 millions de fois.

Indigné par le comportement des élèves, un internaute habitant de Toronto décide de lancer un appel aux dons sur le site indiegogo.com. Objectif : offrir des vacances à la surveillantes. Son initiative recueille un franc succès. L’objectif initial de 5.000 dollars a été instantanément pulvérisé. La collecte avait déjà récolté jeudi en fin d’après-midi plus de 340.000 dollars de 15.000 personnes.

Karen Klein s’est dite “impressionnée” par le mouvement de solidarité en cours, et les lettres et emails de soutien qu’elle avait reçus : “c’est vraiment super”.

Les autorités scolaires de Greece ont quant à elles affirmé que les quatre élèves en cause feraient face à une sanction disciplinaire. Revers de la médaille, les jeunes faisaient face jeudi à des menaces de toutes sortes dont des menaces de mort, a indiqué à l’AFP la police de Greece, leurs identités et numéros de téléphone ayant été publiés sur internet.”Un seul téléphone contenait 700 messages de menaces”, a indiqué le capitaine Steve Chatterton ajoutant que la police “faisait ce qu’il fallait pour qu’il ne leur arrive rien”. “Les gens doivent arrêter, cela n’a aucun sens, c’est un épisode de mauvais comportement dans un bus”.

Un concentré de notre époque contemporaine:  une surveillante certainement non formée qui ne parvient pas à cadrer des jeunes (ce qui n’est évidemment pas idéal dans la construction de soi, et ceci n’est en aucun cas une excuse!), des moyens de communication qui amplifient à outrance des faits malheureusement pas si rares, au moins dans l’esprit (faits filmés, mis sur Internet, messages en cascade,…), une charité publique qui vient matériellement compenser une blessure morale qui est générée par une société non contenante, etc, etc…

Bref, il y a encore matière à réflexion pour l’avenir: rendez vous à la rentrée.

Bel été!

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“A perdre la raison”: un film qui aide à penser? (suite)

Posted by Françoise Guillaume on Lundi juin 18, 2012 Under Chroniques

Le billet de la semaine dernière a été publié sur le fil d’actualité de YAPAKA et a amené une réponse de Vincent Magos, directeur de la cellule et psychanalyste. Voici:

“Chère Françoise,

Je n’ai pas encore vu le film et je n’ai pas besoin de le voir pour discuter avec toi de la question gigantesque que tu ouvres:

“Mais en ce qui concerne l’intention de provoquer de la pensée, elle me semble loupée (en témoigne le fait que la critique parle d’un film éprouvant et bouleversant). C’est dommage car les parents d’aujourd’hui ont déjà suffisamment de raisons d’être angoissés, ce qui n’est jamais favorable à une posture éducative sereine. Et laisser entendre, comme le fait le film (à mon avis), que n’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités car plongé dans un environnement toxique, éludant la question de la structure psychique fondamentale de l’individu, me semble susceptible de renforcer cette angoisse, déjà suffisamment alimentée par tous les messages émis par le monde dans lequel nous vivons.”

Il se fait que je co-anime un séminaire de psychanalystes autour de films. Et cette semaine, justement je présentais un film qui rejoint cette question. Le film (De bon matin également tiré d’une histoire réelle) montre un cadre de banque qui, un jour, vient au travail avec un révolver et tue son supérieur ainsi qu’un autre cadre. Il va ensuite s’asseoir à son bureau et se remémore les événements qui l’ont amené à de telles extrémités.
Ici aussi, le film fait quelques raccourcis, est parfois un peu simpliste et fait monter en nous l’émotion. C’est en général ce que l’on attend d’un film. Je crois que comme un pavé lancé dans une mare, ce type de film au-delà son impact initial, résonne longtemps en nous. Et, avec le temps, l’émotion peut lentement donner à penser.

Christophe Dejours dont on peut lire entre autre “Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale” montre bien à quel point la vie au travail est essentielle à la vie psychique. Il montre aussi à quel point certaines nouvelles pratiques managériales détruit les pratiques de solidarités, les liens sociaux, les possibilités de sublimations qui sont toujours présentes dans le travail quand celui-ci offre des possibilités de se réaliser, d’être socialement valorisé,… L’inverse produit de la violence sociale et individuelle qui s’exprime par exemple par les suicides sur les lieux de travail.
La tuerie provoquée par le personnage joué par Jean Pierre Daroussin ne serait-elle que le fruit de sa « structure psychique fondamentale », je ne le crois pas. Certes il faut toujours s’interroger sur les choix (de couple, professionnels…) mais il est des rencontres avec des personnes ou avec l’Histoire qui viendront étayer notre structure psychique ou creuser nos fêlures.

« N’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités » ? Dans l’histoire contemporaine, la question a commencé à hurler à l’ouverture des camps, je crains qu’elle ne crie encore longtemps en nous, elle nous oblige à je jamais se refermer, à ne jamais nous dédouaner ni de notre inconscient, ni de notre responsabilité politique.

Vincent Magos

Mise à jour du 18 juin 2012 : Après avoir vu le film, je ne retire pas une virgule de ce que j’ai écris en 2010, avant le tournage, ou ci-dessus. Avec subtilité et très loin d’un manichéisme fait de bourreaux et de victimes, il montre les mécanismes à l’oeuvre dans l’emprise.

“A perdre la raison”, un film qui aide à penser? Allez-y et voyez.”

J’y ai répondu:

“Cher Vincent,

Par ton commentaire, je me suis sentie plongée dans un abîme de perplexité, j’ai été voir la bande-annonce du film « De bon matin » ; en fait, les bandes-annonces des deux films pour réaliser qu’elles ne pouvaient pas rendre compte de l’ensemble du film (ça on le savait déjà !).

En fait, je comprends en lisant ta mise à jour qu’on ne parle pas de la mêm chose: rien à redire sur le fait de faire le film sur ce sujet, ni sur son caractère subti et non manichéen.

Mais, j’ai envie de répondre en m’adressant en particulier au(x) psychanalyste(s) et aux analysants passés et actuels, dont J. Lafosse fait partie, et moi aussi d’ailleurs.

« De bon matin » parle du monde du travail et pas n’importe lequel, il donne une bonne idée du cynisme et de cruauté du milieu professionnel actuel. Il ouvre « naturellement » la réflexion sur le social et le politique qui surgit sans doute facilement à la vision du film ; il pose aussi des questions à l’inconscient qui peuvent surgir dans chacun d’entre nous mais qui peuvent être médiatisées par la réflexion politique dans ce cas-ci.

« A perdre la raison » parle d’un multi-infanticide, ce qui particulièrement dans la société dans laquelle nous vivons nous plonge tous dans la sidération, on peut en penser ce qu’on veut (ce qu’on ne manque pas de travailler à YAPAKA !)

Qu’il nous passe par la tête de tuer notre chef ou de tuer nos enfants n’a pas les mêmes effets. On peut sortir du film « A perdre la raison » en trouvant des points d’identifications suffisants avec Muriel pour se dire : « mais au fond, pourquoi pourrais-je, moi, me dégager d’une telle emprise ? » et sans y trouver beaucoup d’éléments pour se rassurer, pour rationaliser, pour sortir de l’angoisse,…

Tout cela pour expliquer que je ne suis pas loin de penser que « A perdre la raison » peut faire effraction dans l’inconscient de certains spectateurs (c’est ce que j’entendais, à demi-mot dans le premier billet en disant que l’objectif de faire penser me semblait loupée). Et cette effraction-là, elle est difficile, très difficile à métaboliser quand on n’est pas en cure (difficile ne veut pas dire impossible et le film est suffisamment subtil pour que l’effraction soit douce, c’est pour cela que je n’avais pas utilisé cette image d’abord).

Pour être claire, je pense que certaines personnes peuvent sortir du film en s’enfermant dans une angoisse de passer à ce type d’acte alors qu’ils ont en eux ce qu’il faut pour

De manière plus générale, cette effraction possible, les analystes et les analysants doivent, à mon avis, l’avoir sans cesse en tête, la soupeser quand ils adressent un message, une œuvre (ici, le film) à une personne ou à un groupe, (ici le public). Car si certains ont les ressources et les endroits pour travailler ces questions, combien ne l’ont pas ? combien sont laissés seuls à leurs angoisses ?

Ceux-là « se dédouanent de leur inconscient » ? Peut-être et ce n’est certes pas l’idéal mais il n’est du rôle de personne de secouer, plus ou moins volontairement, l’inconscient de l’autre sur des questions dont on sait qu’elles agitent déjà tellement la société que les facteurs contenants en sont de plus en plus aléatoires et que ceux qui peuvent les assumer (hors de la cure analytique, bien sûr ; je pense au professionnel de l’éducation de première ligne) ne savent déjà plus où donner de la tête et là, cette expression est à prendre au sens propre !

P.S. Convoquer la « grande histoire » et l’ouverture des camps pour mettre en perspective des évènements qui restent de « petites histoires » m’a semblé particulièrement lourd à porter!”

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“A perdre la raison”, un film qui aide à penser?

Posted by Françoise Guillaume on Samedi juin 9, 2012 Under Chroniques

Le dernier film de Joachim Lafosse, “A perdre la raison”, s’inspire libre ment du quintuple infanticide que Geneviève Lhermitte a commis en 2007, à Nivelles (Belgique)

Image de prévisualisation YouTube

Il a suscité une vive polémique en Belgique, au moment où sa conception a été rendue publique, certains estimant qu’il y avait de l’indécence à prendre pour sujet, un fait divers aussi horrible et surtout, aussi récent.

Je ne suis pas de ceux qui partagent cet avis: je ne vois pas ce qu’il peut y avoir de plus indécent que les comptes rendus d’audience divers et variés dont les médias nous abreuvent au moment des faits et lors du procès. Le caractère public d’une audience d’assise, qui me semble une base saine d’une justice démocratique, n’a rien à voir avec ce qu’en font les médias, de manière plus ou moins consciente ou cynique d’ailleurs.

En suivant attentivement ce que Joachim Lafosse dit de son film, on trouve cependant des contradictions troublantes. Il raconte, entre autres ici, à quel point il a été choqué lorsqu’il a appris les faits, s’en rappelant jusque dans les détails (dans sa voiture). Il défend, avec une loyauté non mise en cause, l’idée que, de faire une fiction de ce genre d’évènement permet d’élaborer de la pensée à partir d’une réalité tétanisante. Je l’ai entendu défendre ce point de vue plusieurs fois et je le partage.

Mais par ailleurs, on trouve  ici une interview qui dit : ”Travailler sur ce film a coûté deux ans et demi d’écriture à Joachim Lafosse et ses co-scénaristes, sans compter le reste. Aujourd’hui, c’est donc pour lui un “soulagement de voir que le film bouleverse le public, qu’il a du souffle, que les gens le voient comme un vrai film de cinéma. C’est sûr que cela a été une période de ma vie intense et je m’en souviendrai. Voilà, on ne peut pas faire un film comme ça pendant 4 ans sans être en psychanalyse, cela aide”, conclut-il.”

On est bien loin de la volonté de faire naître de la pensée à partir de l’émotion. Et d’ailleurs, je pense que ce film empêche presque de penser. Détaillons.

Je pense d’abord que la forme cinématographique, l’image en général (par opposition à l’écriture), n’est pas l’expression la plus propice à l’exercice de la pensée: on est pris dans une réalité extérieure qui laisse peu de place à la vie intérieure de chacun. Par exemple, on est séduit par le personnage de Muriel (la future mère) au début du film, rayonnante de bonheur, pétante de vie (qui sait si elle était aussi lisse que ne le laisse voir cette image). On est choqué par l’intrusion de Pinget, le mentor, mais comprend-on pourquoi le jeune couple l’a laissé faire, depuis le début? etc,etc,etc…

Puis, il y a quelques parti pris scénaristiques qui rendent la compréhension encore plus difficile qu’elle ne l’est pour la réalité: par exemple, rien n’est su de Muriel avant sa rencontre avec Mounir. Or, on n’arrive pas “psychiquement vierge” au mariage et beaucoup de clés se trouvent sans doute dans l’avant. On copmprend qu’on ne puisse pas être exhaustif mais la fiction, justement, permet d’évoquer quelques hypothèses.

Enfin, puis je m’arrêterai là, Muriel tue ses enfants quand ils sont très jeunes (l’aînée de ses filles a environ 6 ans) alors que Geneviève a commis l’infanticide quand l’aînée de ses filles avait 15 ans. Tant d’années où l’usure s’installe, où des tentatives d’en sortir échoue peut-être. Je n’en sais rien évidemment, mais ces partis pris de fiction me semblent réduire encore la compréhension possible des faits, si du moins il y en a une.

Je n’émettrai aucun avis sur la qualité cinématographique du film (j’en suis bien incapable) qui, hors des considérations dites plus haut, m’a semblé toujours éviter le sordide et rendre une réalité avec délicatesse et sans aucun voyeurisme, ce qui est déjà une performance en soi.

Mais en ce qui concerne l’intention de provoquer de la pensée, elle me semble loupée (en témoigne le fait que la critique parle d’un film éprouvant et bouleversant). C’est dommage car les parents d’aujourd’hui ont déjà suffisamment de raisons d’être angoissés, ce qui n’est jamais favorable à une posture éducative sereine. Et laisser entendre, comme le fait le film (à mon avis), que n’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités car plongé dans un environnement toxique, éludant la question de la structure psychique fondamentale de l’individu, me semble susceptible de renforcer cette angoisse, déjà suffisamment alimentée par tous les messages émis par le monde dans lequel nous vivons.

P.S. L’occasion de vous rappeler l’existence d’un livre collectif appelé “Penser l’émotion”, publié par Yapaka à l’occasion du procès Dutroux en 2004 ( voir ici)

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