Jouer avec les tout-petits…

Poster par Françoise Guillaume le Samedi mai 16, 2009 sous Chroniques

Avez-vous entendu parler du dernier livre de Maurice Berger: “Voulons-nous des enfants barbares?” (Dunod, 2008)?

Maurice Berger est chef de service en psychiatrie de l’enfant au CHU de Saint Etienne. Au-delà de l’utilisation nécessaire de solutions médicamenteuses, il est un fougueux adepte de l’approche psychanalytique (Cela devient suffisamment rare pour qu’on le souligne!) Ce livre est terrible en ce sens qu’il dévoile des cas d’enfants dits “hyperviolents” que l’équipe tâche de soigner. Mais ce n’est pas cet aspect que je développerai aujourd’hui.

Vers la fin du livre (p.162), il parle de l’introduction d’une culture du jeu avec les tout-petits enfants (moins de 2 ans).

“L’inégalité première, c’est que, individuellement, nous naissons dans des familles qui ont des compétences éducatives et des qualités affectives très différentes. En France, il est particulièrement tabou de soulever ce sujet mais c’est ainsi: en dehors des situations de maltraitance grave, un certain nombre de parents ne parviennent pas à satisfaire les besoins psychiques minimum de leur enfant. Ces besoins sont les mêmes, que les enfants soient maghrébins, originaires d’Afrique noire, ou auvergnats depuis 15 générations: besoin de vivre dans un environnement prévisible, sécurisant, attentionné, stimulant aussi, contenant aussi car les enfants ont besoin de limites.”

Ce qui me gêne toujours dans ce genre d’analyse, c’est qu’on remette le principal de la responsabilité sur les individus alors qu’on n’a rien fait pour préserver les structures communautaires qui pouvaient étayer les parents dans leur rôle (et je ne parle pas seulement d’initiatives politiques mais plutôt d’un discours ambiant généralisé qui survalorise le “chacun maître chez soi”). Mais bon, passons, ce n’est pas le propos principal ici…

Berger continue l’analyse en repérant les points communs suivant à ces familles problématiques: “une très grande difficulté à penser, constatée à travers la pauvreté de leur discours et de leurs argumentation” (…), des troubles importants du schéma corporel et du repérage dans l’espace, presque toujours méconnus, dus à des soins parentaux incohérents, sans rythme prévisible pendant les deux premières années de la vie(…), une atteinte de l’estime de soi, qui explique l’importance que ces sujets accordent au mot “respect” (…), une violence interne au sujet qui s’exprime peu au sein de la famille car les parents sont soit trop fragiles pour la supporter, soit trop violents, ce qui entraînerait des rétorsions. Cette violence ne peut donc se manifester qu’à l’extérieur.”

Le première proposition de Berger: “Introduire une culture du jeu avec les enfants de moins de 2 ans”. La proposition est argumentée en 14 points sur 3 pages, c’est dire s’il y accorde de l’importance. Selon lui, c’est le rôle des travailleurs sociaux d’initier et d’étayer les parents dans ces jeux réguliers. il préconise que les parents passent deux fois 10 à 15 minutes avec chacun des enfants (sans télé!) car l’effort pour ces parents est important (certains, et ce n’est pas rare, dit-il, préfèrent retapisser la chambre de l’enfant que de jouer 30 secondes avec lui). Le vrai jeu doit être sans gagnant, ni perdant, il doit contenir l’excitation de l’enfant. Le plus important est que le plaisir soit “partagé, créatif et sans enjeu“.

Ce qui m’a le plus étonné après cette lecture, c’est de parcourir l’annexe 1 qui donne une liste de quelques jeux à partager, par exemple: vers 5-6-7 mois, le jeu du “coucou-caché” où l’adulte disparaît derrière une feuille de papier et réapparaît: “coucou”. Vers 8-10 mois, le jeu de la tour de cube qui l’adulte construit et que l’enfant démolit (il sera capable de la construire vers 15 mois), “séquence répétée qui permet à l’enfant d’exercer sa destructivité et de constater que le monde y résiste“. Vers 18 mois, jambes écartées, lancer doucement l’un vers l’autre une petite balle en mousse en faisant de petits bruits (”hop”, bzouou”) Etc, etc, etc…

J’en suis restée stupéfaite: comment la culture dans laquelle nous vivons a-t-elle pu laisser un certain nombre de ses membres perdre des gestes aussi élémentaires? Le matraquage publicitaire pour acheter le plus beau mobile musical ou la poussette la plus multifonction a-t-il à ce point occulté notre bon sens collectif? Si des spécialistes comme Berger le disent, c’est qu’il en a été témoin plus d’une fois. Devant de tels enjeux, la campagne nationale d’information qu’il appelle de ses voeux, venant du secteur public, ne me semble pas disproportionnée… et il faudra  l’envisager à long terme…

One Response to “Jouer avec les tout-petits…”

  1. Cristèle Says:

    Bonjour Françoise,

    Je me permets de laisser un petit commentaire, dans l’établissement où je travaillais l’an passé, Maurice Berger prenait en charge des enfants de mon groupe, il travaille essentiellement avec des enfants carencés.
    Je pense que ceci explique le livre en grande partie.

    Les patients de M.Berger sont majoritairement des enfants placés en institution, je suppose que son livre s’adresse en grande partie aux travailleurs sociaux qui doivent comme tu le cites, étayer les familles par des exemples concrets.

    Beaucoup de parents de ces enfants placés ou suivis (aide en milieu ouvert), ne peuvent comprendre que par des exemples concrets, la théorie est vaine.

    M.Berger est le grand spécialiste des enfants carencés, placés, …son discours ne me surprend que très peu mais évidemment, on peut l’adapter dans notre monde moderne. Sur ce point, comme tu le dis, c’est très inquiétant.