Education Aujourd’hui

Qui écrit?

Je suis scientifique de formation (maîtrise en mathématiques et en sciences de l’environnement), j’ai enseigné pendant 15 ans à l’Ecole Decroly à Bruxelles et j’y ai occupé de 1994 à 2011 le poste de directrice (principale-proviseure). Cette école est celle fondée par O.Decroly, précurseur des pédagogies actives (www.ecoledecroly.be). Ce poste d’observation exceptionnel, dans le cadre d’un projet pédagogique cohérent, plus que jamais d’actualité, m’a amenée à réfléchir chaque jour aux enjeux éducatifs d’aujourd’hui.

Je m’occupe actuellement du Centre d’Etudes decrolyennes qui rassemble tous les écrits de Dr O.Decroly, des documents relatifs à l’école et à sa pédagogie, qui organise des formations aux pédagogies actives.

Pourquoi un blog?

Un blog ? Pourquoi un blog ?

Trop souvent le blog est associé aux adolescents qui veulent partager leurs photos et leurs coups de cœur.

Au fur et à mesure que j’écrivais le livre et que je plaidais encore et encore pour une reconstruction collective des fondements de l’éducation, l’idée du blog s’est imposée. Car c’est aujourd’hui une manière simple de créer un lien sans trop de contrainte, car cela ouvre les espaces culturels et géographiques qui nous cloisonnent trop souvent…

Vous trouverez donc un espace dans ce blog, structuré comme dans le livre, pour faciliter les fils de discussion.

Et puis, il y avait encore tellement d’éléments que j’avais envie d’utiliser, tellement de faits et de scènes à décortiquer pour affiner l’analyse.

Car ce blog est dévolu à la réflexion (sans prétention, au sens de l’aller-retour entre le quotidien et la pensée), pas aux conseils, au partage d’expériences quotidiennes ; il y a d’autres endroits pour cela…

N’hésitez pas à y laisser vos commentaires, c’est seulement dans le collectif qu’il prendra son sens. La recherche de cohérences partant du terrain est le seul moyen de construire la légitimité de l’éducation contemporaine, dans sa difficulté et sa subtilité.

Au moment d’ouvrir ce blog, je n’ai aucune certitude quant à la possibilité de faire émerger quoi que ce soit de collectif, de dépasser le banal échange d’idées. Mais l’envie d’essayer est la plus forte…

Au fur et à mesure de ce que vous y apporterez, de ce que je pourrai y consacrer comme temps aussi (il s’agit d’un blog modéré a priori, c’est-à-dire que vos interventions doivent être validées avant d’apparaître sur le site), cet espace évoluera nécessairement, sans que personne ne puisse dire aujourd’hui comment…

Chacun doit se sentir libre et responsable de prendre la parole. En éducation, certains en ont vu un peu plus que d’autres mais avec des enfants ou des adolescents, tout est à envisager sans cesse comme nouveau. L’expérience permet seulement de réfléchir un peu plus vite et avec un peu plus d’assurance. Le mérite de l’écrit (et un blog, c’est bien de l’écrit !), c’est de remettre tout le monde à pied d’égalité par rapport à ces dimensions de temps et de retour sur le message…

Articles

Une bonne idée pour l’été!

L’été, c’est un moment privilégié pour l’observation de la nature: les fourmis dans le jardins, les oiseaux dans les arbres, les herbes aromatiques qui poussent dans les pots ou dans le jardin,…

Pour ceux qui ne peuvent pas profiter d’un espace naturel à portée de main, voici une idée: un élevage de larves qui deviendront des papillons.

C’est un peu du green-marketing au service de la pédagogie active: tout y est pour une expérience réussie où les enfants peuvent observer, dessiner, revenir sur les différentes étapes, formuler des hypothèses auxquelles un adulte peut (ou non) répondre…

En tout cas une bonne idée d’occupation pour les vacances (il faut 3 à 5 semaines pour le processus complet).

Bel été et rendez-vous à la rentrée!

Faut-il modifier la Convention des Droits de l’Enfant?


On l’a vu dans les semaines précédentes, la Convention offre un cadre difficile à cerner de près. Les deux types de droits, les droits-créances (”droits à” et les droits-libertés (droits de”), sont-ils à maintenir ? La notion d’intérêt supérieur de l’enfant doit-elle être précisée ? Y a-t-il lieu de préciser des périodes de la vie pour déterminer quel type de liberté accorder à quel âge ?

Pour les droits humains en général, les droits-libertés priment sur les droits-créances dans nos sociétés : si un livre est censuré, on va en appeler bruyamment à la liberté d’expression mais qu’un homme n’ait pas de logement n’émeut plus grand monde. Pour les droits de l’enfant, les droits-créances sont globalement mieux respectés, bien que nous ayons vus que les situations de précarité qui se reproduisent de génération en génération, entravent gravement l’exercice de ces droits.

Aujourd’hui, dans nos sociétés, ces tensions sont non explicitées. Tout le monde raisonne comme s’il y avait moyen d’avoir tout, sans restriction. Cependant, ce n’est qu’en clarifiant les articulations qui existent entre ces deux pôles que l’on pourra construire peu à peu, à partir de chaque réalité.

De manière plus générale, il conviendrait de stopper la place envahissante qu’a pris le droit dans nos sociétés. Privés de l’hétéronomie de la société des derniers siècles, nous avons cru que la loi explicite pourrait remplacer la Loi implicite. Or, aussi loin qu’aille l’écrit, il reste toujours des interstices pour que chacun interprète l’écrit. Ce n’est qu’en admettant ce fait, en remplaçant la logique du « Tu as un avis, j’en ai un autre, restons-en là » par une dynamique de réflexion collective (au niveau d’une institution, de groupes plus informels ou plus larges) que nous pourront évoluer vers plus de « bon sens commun » qui permette à chacun de prendre sa place. Redisons-le : « Il faut tout un village pour éduquer un enfant ».

La Convention a signé le changement du regard sur l’enfance dans nos sociétés. L’enfant doit être considéré à la fois comme un alter ego et comme un être à éduquer, à insérer dans la communauté humaine. Mais, au même titre que les Droits de l’Homme ne peuvent constituer une politique, la Convention Internationale des Droits de l’Enfant ne peut définir une ligne éducative.

Seriner sur tous les tons que les enfants ont des droits est le plus souvent contreproductif au processus éducatif. Il faut agir, parler sur des cas précis en obligeant à la réflexion et non se dédouaner en informant « à vide », par exemple sur les droits de l’enfant.

Les droits de l’enfant ne doivent faire l’objet d’aucune forme d’enseignement, c’est autrement qu’ils doivent s’exercer. Les nombreux exemples évoqués nous ont montré qu’il y a matière !

L’enjeu principal dans nos sociétés nouvellement démocratiques (n’oublions pas que le droit de vote pour tous ne date que de quelques décennies), c’est d’écouter l’enfant, tout en l’aidant à se construire, à se penser lui, en tant que sujet mais aussi comme un parmi les autres.

Se penser, c’est mettre à distance l’émotion, sans se les interdire, c’est différer les pulsions, c’est apprendre à symboliser pour ne pas être esclave de soi.

La société dans son ensemble doit prendre conscience de sa responsabilité globale et trouver le moyen de limiter le pouvoir ultralibéral de nos sociétés de consommation, en prenant particulièrement garde aux enfants. Songeons à l’aberration que représente l’interdiction de la publicité sur les chaines françaises après 19h (qui a d’ailleurs amené une hausse de 40% des recettes publicitaires des autres tranches horaires). Pourquoi préserver les adultes, alors que les plus vulnérables à ce type de sollicitation sont les enfants ? Sachant que les enfants sont à l’origine de 45% des achats, aurons-nous le courage d’inverser la vapeur ?

Dans la même optique de formation d’un sujet de droit, l’école doit prendre conscience que sa mission de transmission porte davantage sur les liens que sur les agrégats préformés de contenus vides de sens. Elle doit admettre une fois pour toutes qu’elle est la première institution que rencontre l’enfant et qu’à ce titre, elle a une mission d’éducation qui lui est irrévocablement dévolue, qu’elle est le premier lieu où les droits de l’enfant doivent être respectés, strictement respectés.

L’enfant pourra ainsi se penser, de sa place d’enfant qui sait qu’il y aura toujours dans son entourage un adulte prêt à l’écouter, partir de ce qu’il dit et de ce qu’il est pour l’amener sur le chemin de la communauté humaine, y compris en le limitant de manière circonstanciée et adaptée.

L’enfant pourra ainsi se construire peu à peu comme un parmi les autres. La classe (mais aussi toute autre collectivité d’enfants et d’adolescents) est le lieu privilégié pour cet apprentissage, elle n’est en aucun cas une juxtaposition d’individus-élèves mais une collectivité où chacun a des responsabilités (parfois très pragmatique comme nourrir le lapin de la classe), où des moments d’explications mutuelles sont fréquents, où le travail de groupe est organisé par l’enseignant de manière à faire tourner les responsabilités et varier l’exercice des compétences.

Cohérente avec cet objectif-là, la Convention Internationale des Droits de l’Enfant offre une structure idéale : elle fixe des balises mais oblige à y réfléchir au cas par cas, ensemble autour de l’enfant, de préférence

L’importance de la mode chez les enfants

Si la mode est une forme d’expression de soi, alors oui, c’est important.

Au collège/lycée, un « gamin » est malheureusement souvent jugé sur ses vêtements. Certains enfants s’en moquent, d’autres oui. Quoi qu’il en soit, la mode est un « événement » qui a une réaction.

Ma fille de 16 ans veut être créatrice de mode depuis qu’elle est à l’école primaire, alors elle dirait oui ! Bien sûr que si ! :)

Important est le mot clé cependant. Cela dépend de ce qui est important pour l’enfant et pour vous. Certains petits enfants sont catégoriques sur ce qu’ils veulent porter, d’autres s’en moquent. Quand un enfant de trois ans insiste pour porter les vêtements dépareillés qu’il aime, c’est un pas vers la prise de décision, l’autonomie, la confiance en soi et l’indépendance. Ceux-là sont importants.

Ma préférence personnelle est un jean et une chemise en flanelle, mais j’apprécie de regarder des vêtements à la mode et de pouvoir m’habiller pour une fête de temps en temps. La mode vous fait ressentir quelque chose et les sentiments sont importants. La mode peut aider quelqu’un à se sentir à l’aise, puissant, fort, aventureux, sexy, intelligent ou artistique.

Cela peut également aider à dire au monde qui vous êtes sans faire de présentation (si vous voulez que le monde sache). Ainsi, la mode sert aussi de symbole de communication, et la communication est importante.

Tant que nous considérons la mode comme une expression de soi et non comme quelque chose que nous devons faire parce que tout le monde le fait, je pense que la mode a de la valeur. Cependant, je déteste que les gens soient jugés sur les apparences. Beaucoup ne peuvent pas se permettre l’apparence extérieure qu’ils souhaitent projeter et ne projettent pas qui ils sont à travers la mode. Ainsi, la mode peut être malfaisante dans la mesure où elle peut encourager un mauvais jugement. Mais si c’est mal, cela devient important car il faut le garder. Nous ne devrions pas juger sur les apparences extérieures, mais nous le faisons.

Si vous remarquez que vos enfants semblent modifier leur style trop souvent. Ils sont tous axés sur le style beau et charmant, et ils passent directement à la mode gothique. De temps en temps, ils vous demandent de gagner plus d’argent pour encourager leur habitude de style. Cela peut entraîner un conflit entre vous et vos enfants, car ils semblent acheter une quantité excessive de vêtements et gaspiller leurs vieux vêtements.

Comprenez pourquoi la tendance est en effet essentielle pour les enfants.

La mode ajoute beaucoup à n’importe quel enfant et les aide également à être mis à jour avec les tenues les plus tendance dans le monde de la mode d’aujourd’hui. C’est pourquoi la mode pour enfants est importante car cela aide à leur donner un look assez attrayant qui les apprécie beaucoup.

Ces tenues sont pour la plupart conçues dans des designs fantaisistes et des couleurs vives qui visent à ajouter beaucoup à la personnalité des plus petits.

Pour cette raison, il est fortement recommandé de parcourir en ligne les dernières tenues pour enfants qui sont très demandées de nos jours, ce qui vous aide à choisir la tenue la plus appropriée sans vous tromper.

En général, la mode est importante car elle reflète toutes les cultures du monde. C’était une façon de créer des groupes sociaux différents et de se différencier selon son statut (je ne dis pas que c’est une bonne chose mais c’est ce que c’est). Nos premiers vêtements existaient pour protéger notre corps du mal et du froid. Il s’est lentement transformé en une industrie - des bijoux aux chaussures et aux vêtements. Nous ne portons pas les mêmes vêtements à travers les siècles, donc les tendances de la mode ont toujours existé. Je pense que les gens se sentent dépassés quand il s’agit de mode parce que c’est rapide et que les tendances sont à chaque fois plus courtes, mais cela ne fait que suivre notre monde numérique où tout va plus vite.

De nos jours, la mode est toujours un moyen ou une reconnaissance de votre statut ou de votre groupe social d’une manière ou d’une autre. Ce que je veux dire, c’est que la mode est un moyen d’expression de soi - vous pouvez soit choisir de jouer avec elle, soit laisser les autres décider de ce que votre tenue dit de vous.

Plus que l’expression de soi, la mode est un moyen d’autonomisation et de confiance en soi. Mes vêtements changeraient quelque chose en moi - parfois je me sentirais plus à l’aise, en confiance avec moi-même parce que je porte une paire de chaussures ou une tenue spécifique. Faire du shopping pour trouver de nouvelles tenues est pour moi du temps pour prendre soin de moi et je peux me faire dorloter. Je me sens très satisfaite chaque fois que je porte quelque chose que j’aime vraiment, je me sens bien dedans et cela m’aide à développer ma confiance en moi et mon estime de moi. Le meilleur de la mode pour moi : je suis qui je suis, je montre au monde qui je suis et je me sens plus en confiance.

Les droits de l’enfants, formalisés par une Convention,… (5)

La Convention Internationale des droits de l’enfant, signée en 1989, concrétise l’enfant imaginaire de nos sociétés nouvellement démocratiques, chaque jour plus libérales et individualistes. En ce sens, elle est parfaitement adaptée à l’idéal collectif qui s’est installé depuis trente ans environ.

Parallèlement, au milieu des années 80 s’amorce le nouveau chemin, moins simple que prévu : les théories de l’attachement montrent l’importance énorme de la qualité des soins donnés par la mère à son bébé, le concept de parentalité met l’accent sur la responsabilité des parents à assumer leurs tâches, non clairement définies mais déterminantes pour l’avenir de leurs enfants.

Et c’est alors que la notion de droits de l’enfant apparait comme complexe, plus complexe que prévu ! Elle englobe, sans bien les distinguer, les droits-créances (droits à… l’éducation, les soins,…) et les droits-libertés (droits de s’exprimer, d’être entendu… ou même de s’associer!), laissant bien floue la place de l’éducation.

Car, sortant d’un système strictement organisé, il est bien difficile de définir d’autres modes d’éducation qui préservent la personnalité de l’enfant, de chacun des deux parents, qui introduise l’enfant à la société comme être unique mais aussi comme un parmi les autres, qui donne à cet adulte en devenir toutes les compétences qu’il faut pour vivre en adéquation avec les idéaux projetés (par lui, par ses parents, par la société). Vaste programme !

Avant qu’on ait eu le temps de voir venir la question, les situations problématiques se sont multipliées, même si elles sont loin de l’être toutes comme voudraient nous le faire croire les Cassandre qui exploitent les angoisses contemporaines : les enfants-rois qui deviennent des adultes désabusés et/ou incapables de s’adapter à une réalité incontournable, les ados qui cherchent dans la fusion avec leurs pairs, l’étayage essentiel qu’ils ne reçoivent plus de la société… Tout cela sous l’œil incrédule des parents qui, issus de mai 68, avaient cru que cela ne leur arriverait jamais puisqu’ils étaient la génération de la parole, de la liberté et de l’autonomie!

Aujourd’hui, on commence à mesurer l’ampleur de la tâche, sans toujours nuancer suffisamment. Prenons un seul exemple : il est de bon ton aujourd’hui de dire et de répéter qu’il faut faire respecter des limites aux enfants, que ces limites les aident à se construire, que la frustration permet l’avènement de la pensée,… Certes, mais ici aussi un discours réducteur ne suffit pas.

Il apparait maintenant comme clair que ce retour en force de la notion de « limites » ces dernières années (d’ailleurs jamais vraiment disparues du champ de l’école ou de l’institution) ne s’accompagne pas suffisamment de ce « chemin de parole » qui aide à ce qui la limite se construise de l’intérieur et que le comportement de l’enfant et de l’adolescent ne se réduise pas à une succession d’attitudes juxtaposées sur le principe de base du stimulus-réponse qui façonne sans doute des être qui ont l’air bien policés mais qui sont en fait souvent morcelés et incapables de cohérence à long terme dans leur attitude. Ce « chemin de parole » est d’ailleurs le garant que celui qui met les limites respecte une cohérence indispensable, même si elle lui est propre, ou plutôt si elle n’est limitée qu’au seul champ de la famille, par exemple.

Ceux qui espèrent qu’un retour à une situation d’antan résoudraient tous les problèmes en seront pour leurs frais ; la route vers de nouveaux modèles d’éducation est encore longue !

“Tout le monde sait comment on fait des bébés, personne ne sait comment on fait des papas”

Les droits de l’enfants (4)

Le droit à avoir un niveau de vie suffisant

« J’ai un retard de paiement, j’ai payé l’étude mais j’ai oublié 5 euros. C’est marqué que mon fils doit marquer 200 fois que maman a oublié de payer. J’ai dit à mon fils qu’il ne va pas écrire, je lui ai donné 5 euros à donner le lendemain et si elle te dit quelque chose, tu viens me le dire. J’ai dit à mon fils de dire à la dame que ce n’est pas sa faute mais de ma faute à moi, c’est moi qui ai oublié. Il est revenu, et a dit qu’elle a dit que c’est à moi d’écrire 200 fois que j’ai oublié de donner l’argent à mon fils.»

« Les parents en difficulté ont des enfants qui ne terminent pas leurs études à cause des problèmes de sous et qui deviennent des adultes précaires. C’est l’abonnement, la chaine sans fin. Il faut casser cette chaine pour que les enfants s’en sortent, briser la spirale. Qu’on arrête le processus, qu’on casse l’engrenage et qu’on puisse enfin être utile à la société ! »

Ces extraits sont tirés d’une étude, menée sous la direction du Délégué au Droits de l’Enfant de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette étude a la particularité d’être basée sur une participation des principaux intéressés à qui la parole est donnée pour une écoute active, ce qui en soit mérite d’être souligné car il est frappant de constater que trop souvent, les dispositifs d’aide mis en place sont construits à partir de ce que ceux qui les inventent, imaginent de ceux qui en bénéficient, aucune écoute préalable n’étant assurée.

Des solutions simples à des problèmes concrets sont proposées dans le rapport. Par exemple, que les contacts avec les services sociaux puissent s’opérer téléphoniquement car se déplacer est couteux. Ou que les aides pour les classes vertes ne doivent pas faire l’objet d’une avance par les familles déjà démunies qui doivent mobiliser de l’argent qu’elles n’ont pas. Ou prévoir des mécanismes qui assurent que les « travailleurs pauvres » trouvent un bénéfice à quitter l’aide sociale : les frais (transports, garde d’enfants,…) coutent plus cher que la différence d’argent perçue !

L’école a, dans ce cadre une responsabilité particulière : dans les questions d’organisation, il faudrait systématiquement prévoir une caisse de solidarité pour les sorties scolaires, par exemple. Dans chaque école (ou groupe d’écoles pour les plus petites d’entre elles), il devrait y avoir un gestionnaire qui ne s’occupe que des questions d’argent. Jamais l’argent ne devrait transiter par l’enfant. Il faut renoncer à l’efficacité de ce moyen de paiement, au nom des droits de l’enfant !

Il est évident que ces principes sont plus faciles à énoncer qu’à mettre en œuvre quotidiennement et pourtant, tout doit tendre vers cela : les 200 lignes à l’enfant ou à la maman marquent un enfant à jamais, l’assignent dans une position humiliante de pauvreté, le forcent à intégrer une position sociale dont il ne pourra peut-être jamais sortir de sa vie. Cette responsabilité-là, les écoles devraient y penser tous les jours !

Et puis, surtout, il faut élargir cette analyse. La pauvreté est souvent vue comme un concept purement économique, comme un manque de biens, de ressources. Or « le plus dur, ce n’est pas de vivre sans rien, c’est d’être considéré comme rien ».

« Les tenants de cette approche économique considèrent que pour que les individus « retrouvent une place dans la société », il ne reste plus qu’à sécuriser la précarité par une couverture médicale généralisée, par des emplois aidés, et garantir un droit au logement. C’est d’ailleurs la priorité absolue d’une large part des états européens, dont la Belgique, qui organisent des systèmes de lutte contre la pauvreté axés sur des aides aux revenus des ménages à travers des prestations universelles ou ciblées, une meilleure intégration des parents sur le marché du travail et un soutien au développement des enfants. Cette manière de penser la pauvreté et l’organisation concrète des systèmes d’aide qui en résulte ne laisse aucune place au vécu, à la conscience des personnes et à la réalité des rapports sociaux. Elle rend, du coup, caduque tout autre savoir qui viendrait contester ou contredire la référence économique érigée en dogme. Et rend inutiles et inexploitables «d’autres savoirs possibles c’est-à-dire des informations, des représentations, des schémas mentaux, issus de la misère et des stratégies de vie ou plutôt de survie mises en œuvre dans un univers dur et impitoyable. Entendons-nous bien : nous ne contestons en rien l’intérêt de lutter pour que des groupes sociaux en voie de désaffiliation ne « décrochent » pas par rapport à la civilisation du travail et aux protections qui la caractérisent. Nous disons que l’approche ne peut pas se cantonner à cette dimension. » (p.35 du rapport cité ci-dessus)

La première question à se poser est : « comment sortir de la logique totalitaire de la société de consommation ? ». On sait que la pression est telle que les familles défavorisées s’endettent pour s’acquitter de ce qu’elles estiment être leur devoir vis-à-vis de leurs enfants.

Comment arriver à sortir de l’engrenage consumériste dans laquelle notre société entière s’enfonce comme inexorablement ? Comment faire valoir l’idée que la qualité de l’existence ne se mesure pas à l’aune de l’avoir ? Certains nous montrent bien le chemin, par exemple les adeptes de la décroissance ou de la « simplicité volontaire ». Mais ils restent ultra-minoritaires et presque tous entrent dans cette démarche volontairement ; ils adhérent à ces modes de pensée suite à un long cheminement non forcé.

Comment briser le miroir aux alouettes dont la publicité nous gave tous les jours ? Comment en protéger les enfants (ceux des classes les moins favorisées y sont le plus exposés, entraînant la spirale infernale de la frustration et du sentiment de pauvreté) ? Comment peut-on faire en sorte que ces mouvements de retrait volontaire se généralisent et touchent donc aussi ceux qui ont moins de moyens qui se sentiront ainsi (peut-être) moins exclus ?

Le caractère fermé et transgénérationnel de ces questions frappe à la lecture de ce rapport et il nous apparait comme évident que, à côté du droit à avoir un niveau de vie suffisant, il faudrait être plus explicite sur le fait que le droit à l’éducation comprend nécessairement un volet important de formation à un regard critique sur la société.

Il est clair que le rôle de l’école est là aussi déterminant : la transmission, l’apprentissage, ce n’est pas seulement la lecture, l’écriture, le calcul, c’est aussi apprendre à regarder le monde avec recul et lucidité, ce qui est à entrainer dès le plus jeune âge, au niveau des enfants, en fonction de ce qu’ils apportent de leur perception de l’actualité, de ce qui se passe dans la cour de récréation,… L’enseignant a pour devoir de décortiquer les pièges de la publicité, de décrypter les images de la télévision qui défilent tous les jours devant les yeux des enfants. Ce processus ne peut pas relever d’une mécanique de la compétence et/ou des savoirs mais doit s’apparenter à une prise en main active du monde, à une forme de pensée permanente sur la société. Et cette pensée commence à s’élaborer dès que l’enfant parle !

Les droits de l’enfants (3)

Le droit à l’éducation


« Un écolier de 8 ans a été convoqué au début du weekend à la gendarmerie de Courdimanche (Val-d’Oise). Il s’était bagarré pendant la récréation et une mère avait porté plainte.Les gendarmes s’étaient présentés au domicile familial, pour remettre la convocation à ses parents.
« Un écolier de 8 ans a été convoqué au début du weekend à la gendarmerie de Courdimanche (Val-d’Oise). Il s’était bagarré pendant la récréation et une mère avait porté plainte.

Les gendarmes s’étaient présentés au domicile familial, pour remettre la convocation à ses parents.
Une démarche qui a laissé ces derniers pantois. La surprise passée, ils l’ont trouvée « ridicule ». Même s’ils n’étaient pas question pour eux de nier la réalité des faits.

« Le petit, expliquent-ils, a été entendu 20 minutes par les gendarmes. Il reconnait qu’il s’est battu. » Il avoue même qu’ils étaient deux contre un, parce que la victime des coups « cherche toujours à nous manipuler et à nous commander », a dit l’écolier.

Son père ne décolère pas, jugeant la procédure démesurée : « C’est une histoire qui n’aurait pas dû sortir de l’école, se régler entre adultes, au lieu de dramatiser. »

« S’il y avait un problème l’institutrice nous en aurait parlé et le directeur nous aurait convoqués. »

La mère du garçon ayant déposé plainte, « la convocation est logique », expliquent les gendarmes.

L’incident rappelle celui de Floirac en Gironde. Le 19 mai, deux gamins de 10 et 6 ans, suspectés du vol d’un vélo (ce qui devait s’avérer faux), ont été interpelés à la sortie d’une école et conduits au poste de police. Comme les gendarmes à Courdimanche, les policiers appelés à Floirac avaient agi sur plainte. Action démesurée au regard de l’âge des suspects ? La ministre de l’Intérieur a fini par en convenir.

Les enfants de Courdimanche, eux, se seraient déjà réconciliés, alors que leurs parents ne s’étaient pas encore rencontrés ce weekend. »

Extrait de La dépêche.fr, 1/6/2009

Plus récemment, en 2012, c’est l’Education nationale elle-même qui a porté plainte suite à une bagarre dans une cour de récréation.

Le droit à l’éducation est l’un des plus méconnus dans nos sociétés contemporaines : tout le monde est persuadé qu’en prévoyant des écoles et aussi quelques institutions pour prendre le relais des parents déficients, on a réglé le problème du droit à l’éducation. Il apparait aujourd’hui de plus en plus clairement qu’il faut se déprendre de l’idée répandue que l’enfant croit comme une belle plante, du moment qu’elle est plantée dans un terreau riche et régulièrement arrosé.

Dans l’exemple ci-dessus, si les enfants en viennent à des comportements inacceptables (bagarres, intimidation,…), c’est aux éducateurs autour d’eux à prendre la situation en charge. Qui mieux qu’un instituteur ou un surveillant de récréation peut laisser les enfant expliquer ce qui s’est passé, rappeler chacun à une attitude correcte et respectueuse, voire, si nécessaire, imposer une sanction (si possible, mais pas obligatoirement) de l’ordre de la réparation qui permette à chacun d’intégrer la Loi et de tourner la page ?

Combien de fois n’entend-on pas répéter : « C’est bien joli de parler des droits des enfants, mais quand leur parle-t-on de leurs devoirs ? ». Cette notion même de « devoirs de l’enfant » n’a aucune validité en tant que telle car elle suppose que, non seulement l’enfant connait ces devoirs (ce qui est tout à fait possible) mais aussi qu’il peut toujours se contenir pour s’y astreindre. Or là précisément se trouve le long travail de l’éducation. Si on pouvait s’en passer en faisant apprendre aux enfants quels sont leurs devoirs, cela se saurait !

Croire qu’un enfant peut connaitre et respecter ses « devoirs » hors de tout regard, supervision, action d’un adulte relève du malentendu fondamental. On est bien ici dans le domaine du droit à l’éducation !

L’article 29 est explicite: “Les États parties conviennent que l’éducation de l’enfant doit viser à :
a) Favoriser l’épanouissement de la personnalité de l’enfant et le développement de ses dons et des ses aptitudes mentales et physiques, dans toute la mesure de leurs potentialités ;
b) Inculquer à l’enfant le respect des droits de l’homme et des libertés fondamentales, et des principes consacrés dans la Charte des Nations Unies ;
c) Inculquer à l’enfant le respect de ses parents, de son identité, de sa langue et de ses valeurs culturelles, ainsi que le respect des valeurs nationales du pays dans lequel il vit, du pays duquel il peut être originaire et des civilisations différentes de la sienne ;
d) Préparer l’enfant à assumer les responsabilités de la vie dans une société libre, dans un esprit de compréhension, de paix, de tolérance, d’égalité entre les sexes et d’amitié entre tous les peuples et groupes ethniques, nationaux et religieux, et avec les personnes d’origine autochtone ;
e) Inculquer à l’enfant le respect du milieu naturel.”

Tout y est! Par exemple le mot inculquer les tables de multiplication qui signifie “faire entrer durablement quelque chose dans l’esprit de quelqu’un”, s’y trouve 3 fois. Il est cependant intéressant de noter que la version anglophone utilise “development”, qui se distingue quand même un peu du terme inculcation, n’ayant pas la connotation un peu négative de ce mot.

Tout est donc là pour rendre l’idée que la relation d’éducation est bien une relation de sujet à sujet, mais une relation asymétrique, en ce sens que l’adulte est une sujet (censé être) arrivé à la maturité et “portant la responsabilité du monde” (H.Arendt), tandis que l’enfant est un sujet se construisant et s’insérant petit à petit dans la communauté humaine, avec l’aide des adultes.

Les droits de l’enfant (2)

Du droit à vivre avec ses parents


« Le 17 octobre 2002, Tabitha, une petite fille congolaise de 5 ans, est renvoyée à Kinshasa après avoir passé deux mois dans le centre 127 à l’aéroport de Zaventem. Tabitha est alors, dans le jargon du droit des étrangers une MENA, c’est-à-dire une mineure étrangère non accompagnée.

Elle était arrivée du Congo avec son oncle, de nationalité néerlandaise, qui avait l’intention de lui faire rejoindre sa maman, réfugiée au Canada. Ne disposant pas des documents de voyage, seule la petite Tabitha est retenue lors du transit à Bruxelles.

Son avocat essayera par tous les moyens d’obtenir sa libération et son placement en famille d’accueil. En vain. Les autorités belges décident de la refouler vers son pays. A Kinshasa, personne ne l’attend. Une fonctionnaire congolaise la prend en charge, jusqu’à ce que, suite à la pression médiatique, les deux premiers ministres belges et canadiens facilitent la réunion de Tabitha avec sa maman au Canada. »

(« Des enfants dans les centres fermés : plus qu’un mauvais souvenir ? » Centre AVEC, Bruxelles, décembre 2009)

L’article 9 de la Convention prévoit que « l’enfant ne soit pas séparé de ses parents contre leur gré, à moins que les autorités ne décident, (…) que cette séparation est nécessaire dans l’intérêt supérieur de l’enfant !

Mais nos pays de Cocagne considèrent sans doute que le souci de préserver l’espace sans cesse mieux fortifié dans lequel nous nous retranchons est un intérêt encore supérieur à celui de l’enfant.

Inutile d’épiloguer longuement, les faits parlent d’eux-mêmes. Comme quoi, les droits les plus élémentaires ne sont toujours pas garantis dans nos pays. Pardon, une zone de transit ne fait pas partie du territoire national …

Les droits de l’enfant (1)

De la notion d’« intérêt supérieur de l’enfant »


Saskia et Régis sont deux jumeaux, douze ans. Ils arrivent dans mon bureau, un vendredi, au moment où l’école se vide et devient calme. Ils sont très agités :

« Madame, des copains nous ont dit que la police nous attendait devant la porte, on ne sait pas ce qu’il faut faire… »

« La police ? Pourquoi ? »

« Mais, oui, on ne veut plus aller chez notre père et il a le droit de visite un weekend sur deux. Alors, il envoie les policiers pour nous obliger à aller chez lui ! Il l’a déjà fait chez maman.»

Me voilà bien ennuyée, moi qui prends systématiquement soin de ne jamais entrer dans les rivalités familiales et qui essaie toujours de convaincre les parents de laisser les conflits hors de l’école pour préserver, autant que faire se peut, l’apprentissage pour les enfants. Ce père-là m’a pris au pied de la lettre, mais au mètre près !

Je la connais, cette famille : 5 enfants, des parents qui se déchirent au point de se battre devant les enfants, les objets volent, les insultes pleuvent et les gosses trinquent. Chaque conversation avec les parents (séparément) n’est qu’une longue plainte sur l’attitude de l’autre. Bien sur, le bien des enfants importe le plus mais c’est à l’autre qui fait ceci que je dois dire cela. Ils sont d’une totale sincérité, englués dans leur haine mutuelle.

Ce vendredi-là, je m’en suis tirée sans trop de mal : j’ai envoyé les enfants à la bibliothèque avec pour mission de commencer leur travail scolaire, avec l’aide de l’éducatrice qui en profiterait pour les ramener au calme et voir ce qu’ils voulaient vraiment.

J’ai attendu un quart d’heure et suis sortie de l’école ; plus personne à l’horizon !

Contactant le père par téléphone, je lui ai expliqué que cette procédure me semblait une bien mauvaise idée. S’il voulait que les enfants soient déconcentrés chaque fin de semaine, qu’il continue ! Il s’est rendu à mes arguments (peut-être seulement pour cette fois-ci). Je lui ai proposé de faire téléphoner les enfants, devant moi, pour lui dire où ils désiraient rentrer ;il leur répondrait ce qu’il croyait devoir répondre.

Les enfants l’ont fait, un peu contraints mais se rendant à l’argument que le père avait droit au moins à une explication. Ils ont exposé des faits très simples : club de sport et école des devoirs très matinaux le lendemain. Le père a accepté leurs arguments, sans doute parce qu’il savait que j’écoutais…

Ce n’était qu’un épisode dans la vie de ces enfants, l’école n’a qu’une action limitée et symbolique !

L’article 3 de la Convention prévoit que : « Dans toutes les décisions qui concernent les enfants, qu’elles soient le fait des institutions publiques ou privées de protection sociale, des tribunaux, des autorités administratives ou des organes législatifs, l’intérêt supérieur de l’enfant doit être une considération primordiale. » Les procédures de divorces sont les cas les plus représentatifs de la difficulté à savoir que mettre derrière ce concept.

Le vocable « intérêt supérieur de l’enfant », concept-pilier de la Convention, y apparat huit fois, tel quel, ce qui témoigne de la position-clé qu’il occupe dans l’ensemble.

Le problème (mais il faut s’en accommoder), c’est que cette notion est tout à fait imprécise. Robert Badinter dit que c’est un « concept mou mais pas inutile» comme ceux de « bon père de famille » ou de « bonnes mœurs ». Il est évident qu’un nombre non négligeable de parents l’utilisent dans l’acception qui leur convient le mieux, dans des conflits souvent destructeurs, de séparation de couples.

Les parents, aveuglés par leur haine mutuelle, croient sincèrement qu’ils agissent dans l’intérêt de l’enfant. Ils tiennent souvent des raisonnements qui ont l’air très sensés pour défendre leur point de vue mais ils n’arrivent en aucun cas à se décentrer de leur position, à adopter un angle de vue différent qui leur permettrait de trouver des solutions apaisantes pour eux et donc pour les enfants. Et les avocats ne sont pas toujours source de calme. Souvent, c’est eux qui suggèrent et insistent auprès du parent : « Mais si, demandez donc à l’école de vous faire une attestation pour dire que le père n’est jamais venu aux réunions de parents ! ». Même si c’est difficile, il faut dire non ; prendre parti serait amener le conflit dans le cadre de l’école, ce qui est nécessairement néfaste à l’enfant. Là au moins, l’intérêt supérieur de l’enfant est très clair ! Et puis, ce n’est pas parce qu’un père suit moins bien la scolarité de ses enfants qu’il est mauvais père. Qui ira rédiger une attestation disant qu’il emmène ses fils faire de longues promenades à vélo dans la forêt le dimanche ?

Evidemment, les juristes sont bien embarrassés par cette notion floue d’ « intérêt supérieur de l’enfant ». Il en est pour réclamer une définition (« même réductrice ! ») de ce concept. Comme si c’était possible et comme si les mots pouvaient englober entièrement toutes les situations où il faudra bien examiner l’intérêt supérieur de CET enfant-là en particulier !

Le GSM à l’école…

L’anecdote remonte à il y a quelques années, quand j’étais directrice (proviseure-principale) de l’Ecole Decroly:

« Françoise, Delphine assurait la permanence de fin d’après-midi après ton départ, elle a donné ton numéro de téléphone privé à un parent furieux »
« Quoi ? »

Le lendemain:

« Delphine ? Pourquoi as-tu fait cela ? En fait, le père de Thomas a téléphoné au prof le soir pour protester contre le fait qu’il avait confisqué le GSM de son fils. Tu sais pourtant bien que ce genre de problème se règle à l’intérieur de l’école et qu’on ne donne pas les numéros de téléphone personnels des enseignants, encore moins de la direction ! »
« Oui, je sais, je ne sais pas ce qui m’a pris ; il était agressif. J’ai compris son inquiétude, c’est vrai qu’on est rassuré quand un enfant a son portable dans les transports en commun. »
« Mais tu avais fait tout pour assurer sa sécurité : le gamin a pu téléphoner de l’école à son père pour se mettre d’accord et le retrouver. Tout avait été réglé dans les meilleurs délais »
« Oui, c’est vrai, mais je me suis demandée aussi si le prof avait repris le téléphone chez lui et si oui, est-ce que c’était normal… »
« Mais dans ces cas, tu dois penser institutionnellement et pas personnellement. »
« Oui, c’est vrai, je suis désolée ! »

« Thomas, Monsieur S. t’a pris ton téléphone hier. Comprends-tu pourquoi ? »
« Oui, car il a sonné pendant le cours, mais c’était un oubli, je ne voulais pas perturber. Et puis, c’est un objet personnel, je trouve que le professeur n’a pas le droit de le prendre. »
« Si, c’est indiqué dans le règlement d’ordre intérieur. Il a donc le droit d’appliquer la règle. Et puis, comment s’est déroulée la suite du cours ? »
« J’ai été exclu de la classe »
« Pourquoi ? »
« Parce que je répétais en écho ce que disait un autre élève. »
« Etait-ce l’attitude à adopter après t’être laissé surprendre à laisser ton téléphone allumé ? »
« Non »
« Monsieur S. a donc agi comme peut agir un professeur quand un élève dérange de manière répétée le cours et empêche les autres de bien travailler. Ton téléphone est ici, dans mon bureau, en sécurité. Tu pourras le récupérer demain. »

Fin de n-ième épisode, de nombreux suivront…

L’école, lieu d’apprentissage de la démocratie? (1)

Avant d’entrer dans le vif du sujet, la photo ci-dessus représente un distributeur de cocas qui offre une boisson fraîche si on lui fait un câlin, qu’on l’enlace. Rien que ce fait (imaginé par une agende de publicité (voir ici) nécessiterait un commentaire, mais ce n’est pas l’objet ici! Passons pour revenir à la réalité d’ici! Les faits remontent à une dizaine d’années mais pourraient se produire aujourd’hui…

Les coordonnateurs sont les délégués des délégués d’élèves et, à ce titre, les premiers interlocuteurs pour défendre la cause des élèves pour les questions qui les préoccupent dans la vie de l’école.

« Madame, on voudrait demander de faire installer un distributeur de sodas dans l’école. »

« Vous savez que je ne suis pas vraiment favorable à votre cause mais vous pouvez préparer une argumentation pour la réunion générale des professeurs qui est l’instance qui peut prendre ce genre de décision dans l’école. »

« Mais pourquoi les professeurs? Si on fait un vote chez les élèves, le résultat est certain. »

« Oui, mais dans l’école, les décisions qui ont des conséquences pédagogiques ou éducatives sont du ressort exclusif de la réunion générale des professeurs, c’est écrit dans les statuts. »

« Bon, est-ce que nous pouvons y aller pour les convaincre ? »

« Oui, bien sûr. »

« Vous verrez que nous y arriverons ! »

Le jour dit, arguments pour (souvent par les élèves mais parfois aussi par les enseignants) et arguments contre (toujours par les enseignants) sont avancés :

« La consommation de sodas est mauvaise pour la santé, un distributeur dans l’école incitera inévitablement à en boire. »

« Mais toutes les études disent que les jeunes ne boivent pas assez et éduquer à une consommation raisonnable des sodas est aussi important que d’en interdire l’accès. »

« L’installation de distributeurs dans l’école augmente la circulation d’argent, introduit une forme de publicité présente en permanence dans un lieu de vie des jeunes. »

« C’est à l’école de prévenir les élèves contre les pièges de la publicité. Puis, s’il n’y a pas de distributeur, nous sortons de l’école et les boissons nous coûtent beaucoup plus cher que ce qu’elles coûteraient à l’école. »

« Les consommations achetées à l’école rapporteraient un peu d’argent à celle-ci qui pourrait ainsi améliorer son équipement ou son cadre de vie. »

Deux argumentations qui se tiennent chacune mais qui sont guidées par des motivations et des valeurs très différentes.

Après une heure de discussion acharnée, l’ensemble des professeurs a voté : contre le distributeur. Et pourtant, c’était une chaude après-midi de juin où un soda bien frais aurait été bienvenu ! (Extrait du livre: “L’enfant: petit homme ou petit d’homme?” ici)

Alors, eut-on parler d’apprentissage de la démocratie? Il s’agit, à mes yeux, d’un excellent exemple de l’exercice de la liberté d’expression, d’association prévue par la Convention des Droits de l’Enfant de 1989, tout en restant dans un cadre éducatif : le suffrage universel n’est pas l’équation réduite de la démocratie, l’argumentation a été vraiment entendue et la décision n’était pas prise d’avance mais remise en jeu dans le cadre clair de l’école.

Tout ce qui apparaît comme des détails est, en fait, capital: par exemple, si l’école est décidée à ne rien changer, inutile de laisser les élèves se démener pour construire un dossier. Ils ne feraient qu’en ressortir avec l’idée de “à quoi bon s’investir si c’était déjà décidé d’avance!”. On donne ainsi d’emblée une idée bien négative de la démocratie. De plus, organiser la discussion entre les enseignants et les délégués d’élèves montre à ceux-ci qu’ils n’ont pas un corps monolithique devant eux, que les adultes ont aussi des divergences de point de vue mais tout le monde se ralliera à l’avis de la majorité.

Dans des cas plus fréquent, où il est clair que l’école ne changera pas de position (accorder des libertés de sortir de l’école pendant la journée à de très jeunes adolescents seuls), il m’arrivait de rediscuter avec des élèves de telle ou telle règle. Ils ferraillent (souvent bien) pour faire valoir un autre avis que celui qui prévaut dans l’école. A la fin d’un dialogue quand chacun a exposé ses arguments, je clôture en disant: “Vous avez un raisonnement qui se tient (et qui montre que vous êtes intelligents et bien formés!), j’en ai un autre et c’est celui-là qui prévaudra parce que je parle au nom de l’institution qui a déjà bien réfléchi, collectivement, à ces questions.”

Il faut parfois répéter plusieurs fois cette dernière phrase, de plusieurs manières, pour faire accepter que la situation n’évoluera pas comme ils le voudraient, pour être clair sur le fait que ce n’est pas un acte de pouvoir pur, d’asservissement, mais une décision éducative, pour faire comprendre que ce n’est pas personne (eux) contre personne (moi),… Mais bon, si on ne veut pas expliquer, on ne doit pas exercer métier d’éducation!

Wiki et contrat intergénérationnel

Un nouveau wiki Wikizen est en train de se créer en Fédération Wallonie-Bruxelles sur le thème de l’Internet citoyen.

Il est beaucoup question aujourd’hui de la crise de la transmission, de la confusion des générations, etc, etc…

Plutôt que de ce lamenter sur le ton engluant de la plainte, pourquoi ne pas s’investir dans des initiatives telles que ce wiki ? Quel est le lien ? Déployons le raisonnement en précisant que cet argumentaire est largement inspiré de Bernard Stiegler dont une approche est accessible dans la conférence « adolescence et obsolescence ou comment devenir adulte dans un monde jetable ? » ( à écouter jusqu’au bout pour comprendre le lien !)

Ce wiki peut en effet rentrer dans le tissage d’un nouveau contrat intergénérationnel qui s’imposera peut-être comme le mode de transmission à venir : les seniors (en football, on est senior à 21 ans ; dans les magazines, à partir de 50-55 ans) transmettent ce qu’ils ont la responsabilité de transmettre, sans a priori, ni complaisance ; les juniors apportent leurs connaissances et leur nouvelle manière de voir (en terme de réseau) en acceptant de prendre en compte ce que leur transmet la génération précédente.

Pourquoi penser qu’il faut en passer par des solutions aussi sophistiquées pour rétablir un lien intergénérationnel, parfois bien distendu ?

Le dernier demi-siècle a été l’occasion d’une mutation radicale du regard sur l’humain et sur l’enfant en particulier. Les adultes, considérés comme des individus libres, ne sentent plus où sont les limites de la légitimité à éduquer un enfant devenu sujet à part entière ; l’éducation implique une asymétrie qui n’est plus de mise dans nos sociétés actuelles.

Dans le même temps, la société consumériste ultra-libérale n’a pas encore trouvé de limite. Les techniques de marketing, chaque jour plus raffinées, s’emploient à faire exploser les différences entre générations, ramenant toujours l’identification à un adulte jeune, en forme et/ou fragmentant les cibles publicitaires véhiculant ainsi l’idée que chaque génération doit s’occuper d’elle-même et que tous s’en sentiront mieux !

Dans ce cadre général, la transmission intergénérationnelle est bien mise à mal : elle implique en effet le consentement d’une génération de recevoir le passé, accepté des générations précédentes, de le malaxer et le digérer à la sauce du présent pour le projeter dans l’avenir, à destination des générations futures. Or les seniors d’aujourd’hui sont précisément ceux qui ont crû pouvoir faire table rase du passé, en particulier autour de mai 68. Comment endosser l’habit de « celui qui sait » alors qu’on a pensé que jamais, on ne serait dépassé par les suivants, le mot d’ordre étant la liberté de dire, de penser, de dépenser,…. dans lequel toutes les générations se retrouveraient, égales en tout.

De plus, le premier support sur lequel s’est toujours fondé la relation intergénérationnelle est un support technique : l’artisan ébéniste initiait ses fils ou ses apprentis sur le bois, le professeur d’humanités conseillait (ou imposait) livres et documents. Que dire alors de la transmission entre génération quand le support technique majoritaire se fait doubler par une révolution technologique, comme l’est Internet ? Il faut vivre l’expérience de trouver comment débloquer un lave-vaisselle sur Internet alors que votre plombier (pourtant habituel) ne vous suggère aucune solution, pour comprendre que la transmission est définitivement chamboulée !

Ainsi, le flux existant depuis la nuit des temps d’une génération à l’autre doit être réinventé, d’où le concept de contrat intergénérationnel : les seniors prennent l’information, la traitent et la pensent à partir de leur expérience (dans tous les sens du terme), les juniors apportent les informations techniques qu’ils connaissent, proposent les manières de voir avec leur regard à eux ; les deux groupes échangent, se parlent et progressent ensemble (en n’oubliant pas que, dans la relation éducative stricto sensu, la décision revient à l’adulte).

Ce wiki n’est rien d’autre qu’une approche très pragmatique et partielle du contrat intergénérationnel mais il a le mérite d’exister et de commencer le drap qui sera à tisser sans fin.

L’échographie du bébé de l’institutrice a-t-elle une place en classe?

Ce matin, lors d’un colloque plein d’intérêt (ici), une question a été soulevée dans la salle: que penser d’une jeune institutrice qui amène et montre à ses élèves de 7-8 ans une image de l’échographie du bébé qu’elle porte? La question en soi amenait le doute…

Une première réponse avançait l’idée que l’échographie relevait actuellement plus de la photo de famille que d’une image de diagnostic. Le médecin faisait remarquer que ce point du vue, largement partagé, posait d’ailleurs problème car des parents venaient parfois avec leurs enfants aînés à l’échographie et que, quand il s’agissait d’annoncer une mauvaise nouvelle, la situation se compliquait considérablement si toute la famille se trouvait là!

Une autre manière de voir a été formulée dans l’assemblée: on peut imaginer que l’institutrice a amené la photo en question pour parler du développement du foetus, de la naissance en classe. Une belle occasion de partir du concret, en somme!

Sauf qu’il y a concret et concret. Le concret de l’intimité et de la vie privée de quelqu’un (que ce soit l’enseignant ou l’enfant) n’est jamais un bon point de départ pour l’apprentissage. Quand des interférences émotionnelles entrent trop en phase avec des activités cognitives, les enfants n’apprennent plus rien. Il faut avoir l’esprit suffisamment libre de tout envahissement affectif pour pouvoir apprendre. En d’autres mots, un peu d’affectif comme moteur de la relation prof-élève, oui; trop, attention danger!

On pourrait aussi aborder la frontière public-privé, aujourd’hui tellement malmenée. Avec de petits enfants comme ceux-là, ce n’est peut-être pas si grave mais là aussi, il y a une forme d’apprentissage à donner par l’école. Qui ne commence jamais assez tôt.

Un article sur un accident de vélo est-il un bon sujet d’apprentissage ?

Deux étudiants en sciences de l’éducation viennent chercher des indications sur la manière d’enseigner dans le cadre d’une pédagogie Decroly.

Ils me présentent la situation suivante: “Un enfant de 10-12 ans arrive en classe avec un article de journal de son papa. Cet article parle d’un accident survenu lors de la journée sans voiture. Un enfant s’est fait renverser par une voiture. Il est choqué car il vient tous les jours à vélo et cela pourrait lui arriver.” Ils imaginent plusieurs sujets à exploiter: “le plan, l’écologie, la sécurité routière, le code de la route, le vocabulaire lié au vélo”,…

Nous voici devant un bon exemple de ce qui est apparemment une bonne porte d’entrée pour rencontrer l’intérêt des élèves et qui, en fait, n’en est pas une. Pourquoi?

L’argument le plus important est que tout sujet qui touche affectivement un enfant (en admettant que cela soit le cas ici, car c’est le père qui donne l’article, l’enfant n’a donc peut-être rien voulu!) est un mauvais sujet pour aborder des apprentissages. Non qu’il faille refuser d’en parler avec l’enfant: il a sans doute besoin d’une oreille attentive, éventuellement du réconfort de l’enseignant et/ou du groupe, éventuellement plusieurs fois. On peut rappeler des règles de bases du code de la route, de la prudence sur le chemin de l’école mais l’apprentissage ne peut se réduire à ces quelques aspects factuels. Et si on tire sur un fil qui se présenterait dans ce cadre, le risque majeur est que l’élève n’ait pas assez de disponibilité intellectuelle pour entrer dans le cognitif, parasité qu’il est par l’émotion. Tout sujet susceptible d’engendrer angoisse, réactions affectives fortes, doit donc être traité pour ce qu’il est d’abord et non comme une porte d’entrée dans l’apprentissage.

De plus, toutes les questions de sécurité routière sont à l’intersection des savoirs de l’école et des comportements éducatifs de la famille. Comment espérer que les enfants qui voient leur(s) parent(s) conduire dangereusement (et cela arrive certainement) peuvent-ils traiter le savoir qu’il leur est demandé de travailler à l’école?

En un mot, traitons les sujets humainement difficiles dans le champ de l’humain, je crois qu’il est des missions de l’école d’aborder ces questions aussi! Mais pas comme base d’apprentissage pour de nombreux jours, voire semaines!

Des vacances offertes à la surveillante pour oublier les insultes…

Une info reprise dans les grandes lignes ici, mais je n’ai voulu ni en reprendre les photos originalas, ni les vidéos: les mots suffisent!

La vidéo d’une surveillante de bus, humiliée par des enfants lors d’un trajet, a ému les internautes.”Gros cul”, “tu es si grosse”, “tu es un troll”, “mais pourquoi tu ne fermes pas ta grande gueule ?” Tout a très mal commencé pour Karen Klein, surveillante d’un bus scolaire de l’État de New York. Lundi, elle a été violemment prise à partie par des écoliers de Greece qui dix minutes durant, multiplient insultes et humiliations.

“Gros tas”, “éléphant”, “gros cul”, tout y passe. Les élèves se moquent de son apparence, de son appareil auditif, de sa coiffure. Un des écoliers assure même vouloir “pisser sur sa porte” après lui avoir demandé son adresse.

Les jeunes s’en prennent même ensuite à la famille de la surveillante. “Tu n’as pas de famille parce qu’ils se sont tous tués, parce qu’ils ne voulaient pas être près de toi”, lui lance un élève. Sauf que le fils aîné de Karen Klein s’est suicidé il y a dix ans.

Finalement, les élèves réussissent à faire pleurer la vieille dame. Mais la tristesse de cette dernière n’attendrit pas les élèves qui continuent de plus belle. “J’ai simplement essayé de les ignorer. Habituellement je m’assois à l’arrière, et j’aurais dû en faire de même ce jour-là, mais je me suis assise un siège devant, de sorte qu’il y avait un garçon derrière moi et un autre devant. Et ils ont continué, pensant que c’était drôle”, confie-t-elle sur ABC News.

Interviewée toute la semaine par plusieurs chaînes de télévision américaines et canadiennes l’histoire de la surveillante émeut les internautes et les téléspectateurs. Plusieurs messages de soutiens sont publiés sur YouTube, où la vidéo de son agression, filmée en intégralité par le téléphone portable d’un élève a été mise en ligne le 18 juin. Depuis, elle a été visionnée pas loin de 4 millions de fois.

Indigné par le comportement des élèves, un internaute habitant de Toronto décide de lancer un appel aux dons sur le site indiegogo.com. Objectif : offrir des vacances à la surveillantes. Son initiative recueille un franc succès. L’objectif initial de 5.000 dollars a été instantanément pulvérisé. La collecte avait déjà récolté jeudi en fin d’après-midi plus de 340.000 dollars de 15.000 personnes.

Karen Klein s’est dite “impressionnée” par le mouvement de solidarité en cours, et les lettres et emails de soutien qu’elle avait reçus : “c’est vraiment super”.

Les autorités scolaires de Greece ont quant à elles affirmé que les quatre élèves en cause feraient face à une sanction disciplinaire. Revers de la médaille, les jeunes faisaient face jeudi à des menaces de toutes sortes dont des menaces de mort, a indiqué à l’AFP la police de Greece, leurs identités et numéros de téléphone ayant été publiés sur internet.”Un seul téléphone contenait 700 messages de menaces”, a indiqué le capitaine Steve Chatterton ajoutant que la police “faisait ce qu’il fallait pour qu’il ne leur arrive rien”. “Les gens doivent arrêter, cela n’a aucun sens, c’est un épisode de mauvais comportement dans un bus”.

“A perdre la raison”: un film qui aide à penser?

Le billet de la semaine dernière a été publié sur le fil d’actualité de YAPAKA et a amené une réponse de Vincent Magos, directeur de la cellule et psychanalyste. Voici:

“Chère Françoise,

Je n’ai pas encore vu le film et je n’ai pas besoin de le voir pour discuter avec toi de la question gigantesque que tu ouvres:

“Mais en ce qui concerne l’intention de provoquer de la pensée, elle me semble loupée (en témoigne le fait que la critique parle d’un film éprouvant et bouleversant). C’est dommage car les parents d’aujourd’hui ont déjà suffisamment de raisons d’être angoissés, ce qui n’est jamais favorable à une posture éducative sereine. Et laisser entendre, comme le fait le film (à mon avis), que n’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités car plongé dans un environnement toxique, éludant la question de la structure psychique fondamentale de l’individu, me semble susceptible de renforcer cette angoisse, déjà suffisamment alimentée par tous les messages émis par le monde dans lequel nous vivons.”

Il se fait que je co-anime un séminaire de psychanalystes autour de films. Et cette semaine, justement je présentais un film qui rejoint cette question. Le film (De bon matin également tiré d’une histoire réelle) montre un cadre de banque qui, un jour, vient au travail avec un révolver et tue son supérieur ainsi qu’un autre cadre. Il va ensuite s’asseoir à son bureau et se remémore les événements qui l’ont amené à de telles extrémités.
Ici aussi, le film fait quelques raccourcis, est parfois un peu simpliste et fait monter en nous l’émotion. C’est en général ce que l’on attend d’un film. Je crois que comme un pavé lancé dans une mare, ce type de film au-delà son impact initial, résonne longtemps en nous. Et, avec le temps, l’émotion peut lentement donner à penser.

Christophe Dejours dont on peut lire entre autre “Souffrance en France : La banalisation de l’injustice sociale” montre bien à quel point la vie au travail est essentielle à la vie psychique. Il montre aussi à quel point certaines nouvelles pratiques managériales détruit les pratiques de solidarités, les liens sociaux, les possibilités de sublimations qui sont toujours présentes dans le travail quand celui-ci offre des possibilités de se réaliser, d’être socialement valorisé,… L’inverse produit de la violence sociale et individuelle qui s’exprime par exemple par les suicides sur les lieux de travail.
La tuerie provoquée par le personnage joué par Jean Pierre Daroussin ne serait-elle que le fruit de sa « structure psychique fondamentale », je ne le crois pas. Certes il faut toujours s’interroger sur les choix (de couple, professionnels…) mais il est des rencontres avec des personnes ou avec l’Histoire qui viendront étayer notre structure psychique ou creuser nos fêlures.

« N’importe qui d’entre nous pourrait arriver à de telles extrémités » ? Dans l’histoire contemporaine, la question a commencé à hurler à l’ouverture des camps, je crains qu’elle ne crie encore longtemps en nous, elle nous oblige à je jamais se refermer, à ne jamais nous dédouaner ni de notre inconscient, ni de notre responsabilité politique.

Vincent Magos

Mise à jour du 18 juin 2012 : Après avoir vu le film, je ne retire pas une virgule de ce que j’ai écris en 2010, avant le tournage, ou ci-dessus. Avec subtilité et très loin d’un manichéisme fait de bourreaux et de victimes, il montre les mécanismes à l’oeuvre dans l’emprise.

“A perdre la raison”, un film qui aide à penser? Allez-y et voyez.”

J’y ai répondu:

“Cher Vincent,

Par ton commentaire, je me suis sentie plongée dans un abîme de perplexité, j’ai été voir la bande-annonce du film « De bon matin » ; en fait, les bandes-annonces des deux films pour réaliser qu’elles ne pouvaient pas rendre compte de l’ensemble du film (ça on le savait déjà !).

En fait, je comprends en lisant ta mise à jour qu’on ne parle pas de la mêm chose: rien à redire sur le fait de faire le film sur ce sujet, ni sur son caractère subti et non manichéen.

Mais, j’ai envie de répondre en m’adressant en particulier au(x) psychanalyste(s) et aux analysants passés et actuels, dont J. Lafosse fait partie, et moi aussi d’ailleurs.

« De bon matin » parle du monde du travail et pas n’importe lequel, il donne une bonne idée du cynisme et de cruauté du milieu professionnel actuel. Il ouvre « naturellement » la réflexion sur le social et le politique qui surgit sans doute facilement à la vision du film ; il pose aussi des questions à l’inconscient qui peuvent surgir dans chacun d’entre nous mais qui peuvent être médiatisées par la réflexion politique dans ce cas-ci.

« A perdre la raison » parle d’un multi-infanticide, ce qui particulièrement dans la société dans laquelle nous vivons nous plonge tous dans la sidération, on peut en penser ce qu’on veut (ce qu’on ne manque pas de travailler à YAPAKA !)

Qu’il nous passe par la tête de tuer notre chef ou de tuer nos enfants n’a pas les mêmes effets. On peut sortir du film « A perdre la raison » en trouvant des points d’identifications suffisants avec Muriel pour se dire : « mais au fond, pourquoi pourrais-je, moi, me dégager d’une telle emprise ? » et sans y trouver beaucoup d’éléments pour se rassurer, pour rationaliser, pour sortir de l’angoisse,…

Tout cela pour expliquer que je ne suis pas loin de penser que « A perdre la raison » peut faire effraction dans l’inconscient de certains spectateurs (c’est ce que j’entendais, à demi-mot dans le premier billet en disant que l’objectif de faire penser me semblait loupée). Et cette effraction-là, elle est difficile, très difficile à métaboliser quand on n’est pas en cure (difficile ne veut pas dire impossible et le film est suffisamment subtil pour que l’effraction soit douce, c’est pour cela que je n’avais pas utilisé cette image d’abord).

Pour être claire, je pense que certaines personnes peuvent sortir du film en s’enfermant dans une angoisse de passer à ce type d’acte alors qu’ils ont en eux ce qu’il faut pour

De manière plus générale, cette effraction possible, les analystes et les analysants doivent, à mon avis, l’avoir sans cesse en tête, la soupeser quand ils adressent un message, une œuvre (ici, le film) à une personne ou à un groupe, (ici le public). Car si certains ont les ressources et les endroits pour travailler ces questions, combien ne l’ont pas ? combien sont laissés seuls à leurs angoisses ?

Ceux-là « se dédouanent de leur inconscient » ? Peut-être et ce n’est certes pas l’idéal mais il n’est du rôle de personne de secouer, plus ou moins volontairement, l’inconscient de l’autre sur des questions dont on sait qu’elles agitent déjà tellement la société que les facteurs contenants en sont de plus en plus aléatoires et que ceux qui peuvent les assumer (hors de la cure analytique, bien sûr ; je pense au professionnel de l’éducation de première ligne) ne savent déjà plus où donner de la tête et là, cette expression est à prendre au sens propre !

P.S. Convoquer la « grande histoire » et l’ouverture des camps pour mettre en perspective des évènements qui restent de « petites histoires » m’a semblé particulièrement lourd à porter!”