Les droits de l’enfants (4)

Poster par Françoise Guillaume le Samedi juin 1, 2013 sous Enfance

enfant pauvreLe droit à avoir un niveau de vie suffisant

« J’ai un retard de paiement, j’ai payé l’étude mais j’ai oublié 5 euros. C’est marqué que mon fils doit marquer 200 fois que maman a oublié de payer. J’ai dit à mon fils qu’il ne va pas écrire, je lui ai donné 5 euros à donner le lendemain et si elle te dit quelque chose, tu viens me le dire. J’ai dit à mon fils de dire à la dame que ce n’est pas sa faute mais de ma faute à moi, c’est moi qui ai oublié. Il est revenu, et a dit qu’elle a dit que c’est à moi d’écrire 200 fois que j’ai oublié de donner l’argent à mon fils.»

« Les parents en difficulté ont des enfants qui ne terminent pas leurs études à cause des problèmes de sous et qui deviennent des adultes précaires. C’est l’abonnement, la chaine sans fin. Il faut casser cette chaine pour que les enfants s’en sortent, briser la spirale. Qu’on arrête le processus, qu’on casse l’engrenage et qu’on puisse enfin être utile à la société ! »

Ces extraits sont tirés d’une étude, menée sous la direction du Délégué au Droits de l’Enfant de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Cette étude a la particularité d’être basée sur une participation des principaux intéressés à qui la parole est donnée pour une écoute active, ce qui en soit mérite d’être souligné car il est frappant de constater que trop souvent, les dispositifs d’aide mis en place sont construits à partir de ce que ceux qui les inventent, imaginent de ceux qui en bénéficient, aucune écoute préalable n’étant assurée.

Des solutions simples à des problèmes concrets sont proposées dans le rapport. Par exemple, que les contacts avec les services sociaux puissent s’opérer téléphoniquement car se déplacer est couteux. Ou que les aides pour les classes vertes ne doivent pas faire l’objet d’une avance par les familles déjà démunies qui doivent mobiliser de l’argent qu’elles n’ont pas. Ou prévoir des mécanismes qui assurent que les « travailleurs pauvres » trouvent un bénéfice à quitter l’aide sociale : les frais (transports, garde d’enfants,…) coutent plus cher que la différence d’argent perçue !

L’école a, dans ce cadre une responsabilité particulière : dans les questions d’organisation, il faudrait systématiquement prévoir une caisse de solidarité pour les sorties scolaires, par exemple. Dans chaque école (ou groupe d’écoles pour les plus petites d’entre elles), il devrait y avoir un gestionnaire qui ne s’occupe que des questions d’argent. Jamais l’argent ne devrait transiter par l’enfant. Il faut renoncer à l’efficacité de ce moyen de paiement, au nom des droits de l’enfant !

Il est évident que ces principes sont plus faciles à énoncer qu’à mettre en œuvre quotidiennement et pourtant, tout doit tendre vers cela : les 200 lignes à l’enfant ou à la maman marquent un enfant à jamais, l’assignent dans une position humiliante de pauvreté, le forcent à intégrer une position sociale dont il ne pourra peut-être jamais sortir de sa vie. Cette responsabilité-là, les écoles devraient y penser tous les jours !

Et puis, surtout, il faut élargir cette analyse. La pauvreté est souvent vue comme un concept purement économique, comme un manque de biens, de ressources. Or « le plus dur, ce n’est pas de vivre sans rien, c’est d’être considéré comme rien ».

« Les tenants de cette approche économique considèrent que pour que les individus « retrouvent une place dans la société », il ne reste plus qu’à sécuriser la précarité par une couverture médicale généralisée, par des emplois aidés, et garantir un droit au logement. C’est d’ailleurs la priorité absolue d’une large part des états européens, dont la Belgique, qui organisent des systèmes de lutte contre la pauvreté axés sur des aides aux revenus des ménages à travers des prestations universelles ou ciblées, une meilleure intégration des parents sur le marché du travail et un soutien au développement des enfants. Cette manière de penser la pauvreté et l’organisation concrète des systèmes d’aide qui en résulte ne laisse aucune place au vécu, à la conscience des personnes et à la réalité des rapports sociaux. Elle rend, du coup, caduque tout autre savoir qui viendrait contester ou contredire la référence économique érigée en dogme. Et rend inutiles et inexploitables  «d’autres savoirs possibles c’est-à-dire des informations, des représentations, des schémas mentaux, issus de la misère et des stratégies de vie ou plutôt de survie mises en œuvre dans un univers dur et impitoyable. Entendons-nous bien : nous ne contestons en rien l’intérêt de lutter pour que des groupes sociaux en voie de désaffiliation ne « décrochent » pas par rapport à la civilisation du travail et aux protections qui la caractérisent. Nous disons que l’approche ne peut pas se cantonner à cette dimension. » (p.35 du rapport cité ci-dessus)

La première question à se poser est : « comment sortir de la logique totalitaire de la société de consommation ? ». On sait  que la pression est telle que les familles défavorisées s’endettent pour s’acquitter de ce qu’elles estiment être leur devoir vis-à-vis de leurs enfants.

Comment arriver à sortir de l’engrenage consumériste dans laquelle notre société entière s’enfonce comme inexorablement ? Comment faire valoir l’idée que la qualité de l’existence ne se mesure pas à l’aune de l’avoir ? Certains nous montrent bien le chemin, par exemple les adeptes de la décroissance  ou de la « simplicité volontaire ». Mais ils restent ultra-minoritaires et presque tous entrent dans cette démarche volontairement ; ils adhérent à ces modes de pensée suite à un long cheminement non forcé.

Comment briser le miroir aux alouettes dont la publicité nous gave tous les jours ? Comment en protéger les enfants (ceux des classes les moins favorisées y sont le plus exposés, entraînant la spirale infernale de la frustration et du sentiment de pauvreté) ? Comment peut-on faire en sorte que ces  mouvements de retrait volontaire se généralisent et touchent donc aussi ceux qui ont moins de moyens qui se sentiront ainsi (peut-être) moins exclus ?

Le caractère fermé et transgénérationnel de ces questions frappe à la lecture de ce rapport et il nous apparait comme évident que, à côté du droit à avoir un niveau de vie suffisant, il faudrait être plus explicite sur le fait que le droit à l’éducation comprend nécessairement un volet important de formation à un regard critique sur la société.

Il est clair que le rôle de l’école est là aussi déterminant : la transmission, l’apprentissage, ce n’est pas seulement la lecture, l’écriture, le calcul, c’est aussi apprendre à regarder le monde avec recul et lucidité, ce qui est à entrainer dès le plus jeune âge, au niveau des enfants, en fonction de ce qu’ils apportent de leur perception de l’actualité, de ce qui se passe dans la cour de récréation,… L’enseignant a pour devoir de décortiquer les pièges de la publicité, de décrypter les images de la télévision qui défilent tous les jours devant les yeux des enfants. Ce processus ne peut pas relever d’une mécanique de la compétence et/ou des savoirs mais doit s’apparenter à une prise en main active du monde, à une forme de pensée permanente sur la société. Et cette pensée commence à s’élaborer dès que l’enfant parle !

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